[Note 531: ][ (retour) ] Mém. pour la Vie de Pétrarque, t. II, p. 315.

Un objet plus grand et d'un plus haut intérêt, vint réclamer l'attention de Pétrarque. On a vu quels avaient toujours été son amour pour l'Italie, son admiration pour Rome, quels étaient ses vœux pour sa prospérité et pour sa grandeur. Il crut qu'ils allaient être réalisés par un homme qu'il connaissait, et que peut-être il avait entretenu autrefois du désir d'une révolution pareille. Parmi les dix-huit embassadeurs que la ville de Rome avait envoyés à Clément VI, et du nombre desquels avait été Pétrarque, se trouvait un homme obscur, fils d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, mais qui s'était donné à lui-même une éducation au dessus de son état, et qui, dès sa jeunesse, s'était rempli l'imagination des grands auteurs de l'ancienne Rome, et de l'étude de ses vieux monuments. On l'appelait Cola di Rienzi, c'est-à-dire Nicolas, fils de Laurent [532]. Un enthousiasme égal pour les mêmes objets, forma entre Pétrarque et lui, réunis dans la même embassade, des liens assez étroits d'amitié. Depuis long-temps ils s'étaient perdus de vue, lorsque Pétrarque apprit, d'abord par la voix de la renommée, et ensuite par les couriers envoyés à la cour d'Avignon, que ce Rienzi avait rétabli la liberté romaine, et chassé les nobles qui en étaient les tyrans; qu'il avait été revêtu par le peuple d'une dictature voilée sous la titre modeste du tribun; que son gouvernement s'annonçait par une conduite ferme et des réglements sages; que ses vues s'étendaient sur l'Italie entière; que déjà la plupart des villes, et même par politique la plupart des princes, lui avaient adressé des députations ou des lettres; qu'enfin Rome et l'Italie allaient sortir, sous ses auspices, de l'état de trouble, de servitude et d'anarchie où elles étaient plongées.

[Note 532: ][ (retour) ] Filius Laurentii; par corruption en latin Rentii, en vulgaire Renzi et Rienzi.

Transporté de joie à ces nouvelles, il écrivit à Rienzi, une lettre éloquente, pour le féliciter de ses succès, et l'encourager dans son entreprise. Il le défendit avec toute la chaleur et l'énergie de la persuasion et de l'amitié à la cour du pape. La première impression y avait été celle d'une terreur panique, et malgré les moyens adroits que le Tribun avait employés pour se rendre cette cour favorable, il s'en fallait beaucoup qu'il obtînt une approbation aussi générale que l'avait été la terreur. Bientôt les folies de Rienzi diminuèrent encore le nombre de ses partisans, et redonnèrent à ses ennemis plus d'audace. Pétrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de correspondre avec lui sur le ton de l'amitié, de l'approbation et du conseil. Il voulut aller lui-même le diriger et le soutenir. Tous ses anciens motifs pour s'établir définitivement en Italie, se présentèrent de nouveau à son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane, renouvelèrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu à ceux d'Avignon, à son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, à sa chère Laure. Il la vit dans un cercle de femmes où elle allait ordinairement; elle était sans parure, sérieuse et pensive. Son air était plus triste encore qu'à leurs premiers adieux. Son amant ému jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforçant de les cacher. Laure le suivit avec un regard si pénétrant et si tendre, qu'il fut toujours gravé dans sa mémoire et dans son cœur. De tristes présentiments semblaient dire à l'un et à l'autre qu'ils ne se verraient plus.

En arrivant à Gênes, d'où il comptait aller à Florence, Pétrarque apprit que son tribun ne faisait plus à Rome, que des folies. Il changea d'avis, se rendit à Parme, et des nouvelles plus tristes encore lui annoncèrent le massacre de tous les nobles romains et celui de la famille presque entière des Colonne, fait par les ordres de Rienzi. Cette catastrophe lui causa la plus vive douleur, mais il ne perdait pas encore l'espérance de voir Rome libre, et il aurait tout souffert à ce prix. Aucune illustre famille, écrivait-il, ne m'est aussi chère dans le monde; mais la république; mais Rome; mais l'Italie, me sont encore plus chères [533]. Il ne garda cependant pas long-temps l'illusion qui lui faisait supporter ce désastre. La chute de Rienzi était inévitable; il tomba, et son œuvre fantastique, comme l'appelle Villani [534], fut renversée avec lui. Pétrarque, tristement détrompé, passa de Parme à Vérone. Il y éprouva, le 25 janvier 1348, une secousse de ce terrible tremblement de terre dont parlent tous les historiens de ce temps. La superstition crut qu'il avait était annoncé par une colonne de feu qu'on avait vue à Avignon, environ un mois auparavant sur le palais du pape; elle put aussi le regarder comme l'annonce d'une calamité la plus terrible, de cette peste affreuse qui, après avoir dévasté l'Asie, et ravagé les côtes d'Afrique, apportée de là en Sicile, se répandit cette même année en Italie, en Espagne, en France, et changea partout en déserts les villes et les campagnes.

[Note 533: ][ (retour) ] Famil., l. II, ép. 16. Nulla toto orbe principum familia carior, carior tamen respublica, carior Roma, carior Italia.

[Note 534: ][ (retour) ] Per li savi è discreti si disse in fino allora che la detta impresa del tribuno era una opera fantastica e da poco durare. (L. XII, c. 89.)

Pendant les premiers mois de cette fatale année, lorsque la peste n'avait fait encore que peu de progrès, Pétrarque fit de petits voyages à Parme, à Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amitié. De retour à Vérone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la contagion a gagné le Comtat; il se rappelle dans quel état il a laissé ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours tendu sur Avignon, l'âme élancée, pour ainsi dire, vers son malheur, il voudrait hâter les courriers; mais les communications sont rompues, les courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il espérait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant d'espérances et de tant de craintes n'était plus. Laure était morte, le 6 avril, environnée à ses derniers moments de ses parentes, de ses amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante contagion dont elle mourait victime, tant elle était bonne et aimable pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalité singulière, elle mourut dans le même mois, le même jour et à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. Que devint-il à cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu'à la fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de goût dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la solitude, où il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et où il la retrouvait toujours.

On voudrait connaître l'objet d'une passion si constante; on désirerait pouvoir se le représenter sous des traits sensibles, et il n'est point d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais l'imagination peut s'en épargner les frais. Ce portrait est répandu dans des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le dépouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagérations poétiques, et ne laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de son temps. Ses yeux étaient à-la-fois brillants et tendres, ses sourcils noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et animé, sa taille fine, souple et légère: sa démarche, son air avaient quelque chose de céleste. Une grâce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards étaient pleins de gaîté, d'honnêteté, de douceur. Rien de si expressif que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique et de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empêchait pas de prendre soin de sa parure, de se mettre avec goût, et lorsqu'il le fallait avec magnificence. Souvent l'éclat de sa belle chevelure était relevé d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mêlait que des fleurs. Dans les fêtes et dans le grand monde, elle portait une robe verte parsemée d'étoiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, bordée d'azur semé de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses compagnes, délivrée de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles de cardinaux, de prélats et à la cour d'un pape, elle préférait, dans ses habits, une élégante simplicité.

Avec tout ce qui inspire les désirs, Laure avait ce qui les contient et ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait osé l'approcher. Elle n'était pourtant pas insensible. Sa pâleur, sa tristesse quand son amant s'éloignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit les traces dans les vers de Pétrarque, et quelques particularités que l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si tendres, firent sur son cœur, ne coûtèrent rien à sa sagesse. Tout l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut employer pour retenir en même temps qu'elle enflamme, pour alimenter l'espérance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est ainsi qu'elle parvint à captiver, pendant vingt ans, le plus grand génie et l'homme le plus passionné de son siècle.