J'ai déjà dit que la pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre d'incrédules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que jamais. Les preuves en sont pourtant irrécusables; mais pour les connaître il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. On avait cru que la corruption des mœurs était au comble quand on parvint à jeter du ridicule sur la vertu; il était cependant encore un degré de plus à atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la vertu a cessé d'être un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui un être de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de croire à une affection vertueuse et délicate, mais au sacrifice absolu des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute, mais que l'on est plus sûr de vaincre dans l'absence des passions et dans le silence du cœur, que dans cette fermentation des sens, source première et compagne presque toujours inséparable de l'amour. Ce ne serait pas faire injure à la noblesse de cette passion et à sa pureté, que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable, sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie morale. Tenons-nous-en donc à deux faits, qui peut-être font disparaître de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus croyable.

Laure avait un mari dont son cœur n'avait pas fait choix; mais cette union lui imposait des devoirs: non-seulement elle était mère, mais, par une fécondité peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants lui survécurent. Il ne manquait à la prospérité de son hymen que l'amour; et si celui de Pétrarque toucha son cœur, il est aisé de concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si fréquentes épreuves pour sa santé, elle ne permit à ce sentiment de lui offrir que les seules consolations dont elle eût besoin. Pétrarque était libre; la licence des mœurs de ce siècle ne faisait pas regarder comme un obstacle aux jouissances les fonctions ecclésiastiques dont il était revêtu. Son tempérament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilité de son âme le rendait susceptible de ses plus douces émotions. Quelque délicate que soit dans toutes ses poésies l'expression de son amour, on voit que si Laure lui eût permis quelques espérances, il les eût portées très-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les agitations et le trouble où on le voit sans cesse plongé. Si l'on peut croire que, dans ses vers, c'était plutôt la chaleur de l'imagination que le désordre des sens et les tourmentes du cœur qui lui dictaient des expressions si passionnées, qu'on lise ses lettres et ses autres œuvres latines; on y verra que partout et à tout propos, du ton le plus sérieux et le plus sincère, il se plaint de ces combats qu'il éprouve, de ces mouvements impétueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le consument.

Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remède, au moins une diversion à cette passion si impérieuse et si violente, dans quelques liaisons passagères dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il n'en a nommé les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses lettres, de deux enfants naturels qui en avaient été le fruit. Je sais ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Pétrarque, et en général contre les hommes; je ne défendrai ni sa cause ni la nôtre; et c'est encore une question à renvoyer au cours de philosophie morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais, qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la vertu; que s'il eut la faiblesse de céder à l'entraînement des sens, à celui de l'exemple, et peut-être à d'autres séductions, il se releva toujours, soutenu comme il l'était, par un sentiment qui ne pouvait admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait de croire à une passion de vingt années, exempte d'erreurs et de désirs vulgaires, ces erreurs et ces désirs dirigés vers un autre objet, doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si constant, exprimé avec tant d'élévation et tant de charme, avec des couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si dignes d'un objet céleste et presque divin, il reste encore, malgré ces faiblesses, un phénomène du génie et du cœur qui dut remplir d'un noble orgueil l'âme de Laure, et que lui envieront sans doute à jamais toutes les femmes aimables, fières et sensibles.

SECTION DEUXIÈME.

Depuis 1348 jusqu'à la mort de Pétrarque. Son influence
sur l'esprit de son siècle et sur la renaissance des lettres.

Pétrarque pleurait depuis deux mois la mort de Laure, quand une autre perte douloureuse lui fit verser de nouvelles larmes. Le cardinal Colonne, son protecteur et son ami, mourut à Avignon [535], soit de la peste, qui emporta cette année cinq cardinaux, soit des suites du profond chagrin que lui donna la catastrophe ou sa famille presque entière avait péri. De toute cette famille, peu de temps auparavant si nombreuse et si puissante, il ne restait donc plus que le vieux Étienne Colonne. Ainsi se vérifia une prédiction singulière de ce vieillard, dont Pétrarque nous a conservé le souvenir. Plus de dix ans auparavant, Étienne s'entretenait librement avec lui à Rome, sur ses affaires domestiques, sur les guerres dans lesquelles il s'était engagé avec les Ursins, et qui pouvaient être, après sa mort, pour sa famille, un héritage de haines, de querelles et de dangers. Après s'être expliqué franchement sur tous les autres points: «Quant à ma succession, ajouta-t-il, en regardant fixement Pétrarque, et les yeux mouillés de larmes, je voudrais, je devrais en laisser une à mes enfants; mais les destins en ont disposé autrement. Par un renversement de l'ordre de la nature, que je ne saurais trop déplorer, c'est moi, c'est ce vieillard décrépit que vous voyez, qui héritera de tous ses enfants [536].» Il ne leur survécut pas de beaucoup, et mourut lui-même peu de temps après.

[Note 535: ][ (retour) ] 1348.

[Note 536: ][ (retour) ] Famil., l. VIII, ép. i.

La mort du cardinal Colonne dispersa les amis que Pétrarque avait encore auprès de lui. Socrate resta à Avignon, d'où il fit de nouveaux efforts pour y rappeler son ami. Un Romain, nommé Luc Chrétien, à qui Pétrarque avait résigné son canonicat de Modène, quand il fut fait archidiacre de Parme, et Mainard Accurse, descendant du fameux jurisconsulte de Florence, retournèrent en Italie pour le voir et s'arranger avec lui sur le plan de vie qu'ils devaient suivre [537]. Le jour qu'ils arrivèrent à Parme, il en était parti pour un petit voyage à Padoue et à Vérone. Pétrarque, de retour au bout d'un mois, apprit avec un vif regret l'occasion qu'il avait manquée; il leur députa un de ses domestiques, qu'il vit bientôt revenir avec les nouvelles les plus affreuses. En approchant de Florence, ils avaient été assassinés par des brigands. Mainard Accurse était mort, et Luc était mourant de ses blessures. Ces brigands étaient des bannis de Florence, soutenus par les Ubaldini, maison ancienne et puissante, qui possédait, près de Mugello, plusieurs forteresses dans l'Apennin. Ils y donnaient retraite aux bandits, favorisaient leurs voleries, et partageaient avec eux le butin [538]. Pétrarque, pénétré de douleur, écrivit une lettre véhémente aux prieurs et au gonfalonnier de la république, pour leur demander vengeance de cet assassinat. Il l'obtint. Les Florentins envoyèrent contre les Ubaldini et leurs brigands, une armée qui fit le dégât sur leurs terres, et prit en moins de deux mois leurs châteaux. Ainsi, la Toscane dut sa tranquillité aux réclamations éloquentes d'un de ses concitoyens encore banni de son sein, ou du moins fils d'un banni, et à qui les biens de sa famille n'avaient pas encore été rendus.

[Note 537: ][ (retour) ] 1349.