Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours, harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II, l'histoire de Braccio de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte; c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de travail.
Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il était de la famille Spagnuoli de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien compatriote [648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout, augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages, imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes in-fol. [649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre volumes in-8. sans commentaires [650]. Les principaux sont dix Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de Parthenice Ia., Parthenice IIa., IIIa., IVa., etc.; quatre livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.
[Note 648: ][ (retour) ] Epist., vol. II, ép. 395.
[Note 649: ][ (retour) ] Paris, 1513.
[Note 650: ][ (retour) ] Anvers, 1576.
Jean Aurelio Augurello valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini [651], d'une famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme intitulé Chrysopœia, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a plusieurs éditions de ce poëme [652] et de ses autres poésies latines [653] qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des anciens. Les poésies italiennes d'Augurello ont aussi été imprimées plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque, les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.
[Note 651: ][ (retour) ] Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.
[Note 652: ][ (retour) ] La première à Venise, avec son autre poëme intitulé Geronticon, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par Grattarolo, Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du Théâtre chimique, Strasbourg, 1613 et 1659; vol. II de la Bibliothèque chimique de Manget, Genève, 1702, in-fol., etc.
[Note 653: ][ (retour) ] Carmina, Vérone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505, in-8.
Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la passion. Il se nommait Bologni. Sa première étude fut celle des lois; la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise [654], et dont on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux d'Augurello, et cependant Bologni obtint de l'empereur Frédéric III la couronne poétique que Augurello ne reçut pas. Cette couronne fut accordée par le même empereur à Giovanni Stefano de Vicence, qui se fait appeler en tête de ses poésies Ælius Quintius Emilianus Cimbriacus. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien, successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se donnaient alors à la protection, et souvent même, selon Tiraboschi, pour de l'argent [655], ce qui en avait considérablement diminué la valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le Cimbriaco, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses ouvrages qui aient été imprimés.