Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie Burchiellesque dans l'une de ces subdivisions.
Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain Niccolò Malpigli de Bologne, un autre Niccolò d'Arezzo qui était aveugle, et dont la réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un Tommaso Cambiatore de Reggio, qui traduisit le premier, en vers italiens, l'Énéide de Virgile [696], et fut couronné poëte à Parme, en 1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie, son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été, par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu, suffiront pour le prouver.
[Note 696: ][ (retour) ] In terza rima, traduction imprimée à Venise en 1532.
Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses, des sonnets et des canzoni. Ce ne fut cependant point l'amour qui le rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit amant [697]. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies. Une jeune dame, que l'on croit être la belle Simonetta [698], maîtresse de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue [699]. L'habitude des sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de l'illustre famille des Donati. Cette passion fut, à ce qu'il paraît, toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une vingtaine de canzoni, les espérances, les craintes, les désirs de l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de simplicité.
[Note 697: ][ (retour) ] W. Roscoe, the Life of Lorenzo, etc., ch. 2.
[Note 698: ][ (retour) ] C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme de Politien. Voy. the Life of Lorenzo, etc., édit. de Bâle, t. II, p. 113, note.
[Note 699: ][ (retour) ] C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire, précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se trouve.
Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465 qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis [700], il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses canzoni, pour rappeler plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans, qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.
[Note 700: ][ (retour) ] Voy. Apostolo Zeno, notes sur Fontanini, t. II, p. 3, et Lettres, t. III, p. 335.
L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de fleurs [701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de l'Amour et par ses larmes [702]. S'il entreprend d'expliquer dans une canzone le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu bizarre [703].