[Note 735: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 383.

Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études. Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses Miscellanea, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment, mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres familières [736], tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et pour ses talents.

[Note 736: ][ (retour) ] Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in quibus sunt Epistolarum libri XII, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius, 1512, in-fol.

Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie italienne. Ce furent les trois frères Pulci, de l'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ de Charlemagne [737]. Bernardo Pulci, l'aîné des trois frères, se fit d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle Simonetta, maîtresse de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première fois qu'elles aient été traduites en italien [738]. Il fit de plus un poëme sur la Passion de J.-C. [739], et mit plus de poésie dans son style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne semble le permettre.

[Note 737: ][ (retour) ] Préface du Morgante Maggiore, de Luigi Pulci, Naples, sous le nom de Florence, 1732, in 4.

[Note 738: ][ (retour) ] Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques, imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (The Life of Lorenzo, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et qu'on n'a point, de Bernardo Pulci, d'autres églogues que celles de Virgile qu'il a traduites.

[Note 739: ][ (retour) ] Imprimé à Florence, 1490, in-4.

Le second frère, Luca Pulci, avait, comme nous l'avons vu, célébré par un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le premier prix de l'adresse et de la valeur.

Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des moindres productions de Luca Pulci. Son Driadeo d'Amore est un poëme pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent ces montagnes. C'est là que la Dryade Lora, fille d'Apollon, est aimée du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour; Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. Lora le poursuit à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. Lora, qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois; une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la Lora se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi Luca Pulci n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture de son Driadeo d'Amore.

Le Ciriffo Calvaneo est un poëme plus considérable du même auteur. C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production de ce genre, après le Buovo d'Antona et la reine Ancroja, qui ne sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du Ciriffo. Paliprenda, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne. Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades, et abandonnée par son amant, dans le même état où était Paliprenda. Un corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens, où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée d'un fils, à qui elle avait donné le nom de Ciriffo, et, à cause des monts où elle était réfugiée, le surnom de Calvaneo. Quand le terme est arrivé, Paliprenda se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme simplement Povero, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'Avveduto, le prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on, d'un vieux manuscrit, intitulé Liber pauperis prudentis, le Livre du Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au Ciriffo [740]. Pulci laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en sept chants; Laurent de Médicis chargea Bernardo Giambullari de l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a été imprimé d'abord [741]; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept chants de Luca Pulci [742], avec ses stances sur la joûte de Laurent, et ses héroïdes ou épîtres en vers.