Ognun la Nencia tutta notte canta,
E della Beca non se ne ragiona.
En dernier résultat, le Morgante est le seul fondement solide de la réputation de Louis Pulci. On n'a rien de certain sur le temps ni sur les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne parlerait plus de son auteur.
Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le lise presque plus, est le Roland amoureux du Bojardo. L'Arioste, en le continuant, et le Berni, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes. Matteo Maria Bojardo, comte de Scandiano, naquit dans ce château, près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434 [745]. Il fit ses études dans l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc Borso, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna Borso dans son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé, en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène; puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois, d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote, et du latin, l'Âne d'or d'Apulée. On a de lui des poésies latines [746] et italiennes [747] d'un style moins élégant que facile, et dans lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de l'auteur.
[Note 745: ][ (retour) ] Voy. Tiraboschi, Biblioth. Modan., t. I, article Bojardo.
[Note 746: ][ (retour) ] Carmen Bucolicon, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528. Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule Ier.
[Note 747: ][ (retour) ] Sonetti e Canzoni, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501, in-4.
Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout l'appareil des théâtres anciens. Les Ménechmes, l'Amphitrion, la Cassine, la Mostellaire de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce fut pour ces fêtes brillantes que le Bojardo écrivit sa comédie de Timon, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée en tercets, ou terza rima [748]. Ce n'est pas une bonne comédie, mais comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le Timon peut être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue vulgaire. Quant à son Orlando innamorato, ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Je le renvoie, avec le Morgante, au volume suivant, où je traiterai de la poésie épique.
[Note 748: ][ (retour) ] Tiraboschi, ub. supr., p. 302, pense que la première édition du Timon est celle de Scandiano, février 1500, in-4., et que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pièce a été réimprimée, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, id.
J'y dois renvoyer de même le Mambriano de Francesco Cieco da Ferrant. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était Bello, mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire, en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques dans le genre du Burchiello, qui font croire qu'il supportait assez gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu qu'il ne fût pas triste.
Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie bizarre et satirique, c'est Bernardo Bellincioni. Né à Florence, il se fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491. Ses poésies furent imprimées deux ans après [749]. Elles sont au nombre de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple. On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu. Francesco Cei, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce temps que Gasparo Visconti, poëte milanais, mort jeune, en 1499 [750]; mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut ranger à peu près dans la même classe Agostino Staccoli d'Urbino, que le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de souplesse et de facilité dans son style.