[Note 116: ][ (retour) ] Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette conjecture en certitude.

Du Décaméron de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont embrouillée [117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent usage [118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à lui qu'elle appartient.

[Note 117: ][ (retour) ] Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire (Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur Rabelais, Griselidis était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la bibliothèque de M. Foucault, intitulé le Parement des Dames, et que c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son Illustratione del Boccaccio, en a restitué l'honneur aux Français.» Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat. Il dit (Istor. del Decamerone, p. 603): «Le fait a été regardé comme véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un ancien manuscrit intitulé le Parement des Dames, de la bibliothèque de M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note, Bouchet, Annal. d'Aquitaine, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore: «Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de Bergame, qui, dans son Supplément des Chroniques, s'exprime ainsi: «Ce trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de Supplément des Chroniques, à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques, et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473. (Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le Décaméron de Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les connaissait point. Son Supplément des Chroniques ne fut publié lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style et le peu de critique de l'auteur (Tirab., loc. cit.), il a été réimprimé un assez grand nombre de fois.

[Note 118: ][ (retour) ] Voyez ci-après, note 4.

Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de Grisélidis [119], et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit la même que le Fabliau des Deux bons Amis [120]. Boccace n'y a fait, selon lui, que quelques légers changements. Il en a fait de bien importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien, l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une origine orientale [121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec profusion dans Boccace.

[Note 119: ][ (retour) ] Journ. X, Nouv. VIII.

[Note 120: ][ (retour) ] Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.

[Note 121: ][ (retour) ] M. Chénier est du même avis, dans son Discours sur les anciens Fabliaux, imprimé dans le Mercure de France, au commencement de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer ardemment la publication.

Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là, commence une seconde action, suite et complément de la première. Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui [122], se fait connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave, devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le coupable lui-même pour l'amour d'eux.