Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme, du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme. Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a jamais eu que deux éditions [274], toutes deux fort rares, faites sans soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes, mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du Dante, c'est, après la Divina Commedia, l'ouvrage le plus considérable que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une édition moins rare et plus lisible.

[Note 274: ][ (retour) ] Vicenza, 1474. in-fol., et Venezia, 1501, in-4.

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le Dittamondo, sur le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près, et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue poétique. Il se nommait Federigo Frezzi da Foligno, et Il Quadriregio est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en 1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après, comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416 [275]. On ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il donna le titre de Quadriregio ou Quadriregno. Il eut l'idée, non moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux de Saint-Dominique.

[Note 275: ][ (retour) ] Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e l'autore, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725, in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence, au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne; elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.

Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui [276]. Dans cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière, pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane, suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes, réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.

[Note 276: ][ (retour) ]

La Dea che'l terzo ciel volvendo move
Avea concorde seco ogni pianeto,
Congiunta al Sole ed al suo padre Giove
.
......................................................
E tuti i prati e tutti gli arboscelli
Eran fronduti, ed amorosi canti
Con dolci melodie facean gli uccelli.
E gia il cor de' Giovinetti amanti
Destava amore, e'l raggio della stella
Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti
, etc.

Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible. Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.