Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études, depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.
Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque, qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques, souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire, et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les professeurs [286]. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où commencèrent à tomber les savants de collége.
[Note 286: ][ (retour) ] Bettinelli, Risorgim. d'Ital., part. I, c. 5.
Dans l'origine [287], rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois, leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres. Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles, retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers; et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des choses humaines [288].
[Note 287: ][ (retour) ] Idem, ibid.
[Note 288: ][ (retour) ] Bettinelli, Risorgim. d'Ital., part. I, c. 5.
Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien, celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit. Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.
CHAPITRE XVIII.
Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence; Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts.