CHAPITRE XX.

Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote; Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts; troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin du quinzième siècle.

L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien. Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie d'Aristote et celle de Platon [492]; il y traita d'étrange paradoxe l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs, prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.

[Note 492: ][ (retour) ] Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.

Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à Bologne [493], il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université, qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements, qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits grecs, qui, selon Platina, lui avait coûté trente mille écus d'or, et qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre: Contre le calomniateur de Platon; ce calomniateur était l'autre Grec, Georges de Trébisonde.

[Note 493: ][ (retour) ] De 1450 à 1455.

Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends, prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des querelles très-vives avec Guarino de Vérone, avec Poggio, avec le Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour [494]. Il est vrai qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit. On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie [495], où le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.

[Note 494: ][ (retour) ] Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis, écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.

[Note 495: ][ (retour) ] Hist. Crit. Philosoph., t. IV.