[Note 515: ][ (retour) ] Istor. Fior., vol. III, p. 106.
Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire, et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.
La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites; l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin de ce siècle.
La conjuration des Pazzi vint troubler ces nobles jouissances. Cette famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu Jérôme Riario. Le jeune cardinal Riario, neveu de ce Jérôme, Salviati, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on remarque Jacques Bracciolini, fils du célèbre Poggio, furent leurs complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le dimanche [516], dans l'église de la Riparata, en présence du cardinal, pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république, l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.
[Note 516: ][ (retour) ] 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la conjuration des Pazzi, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p. 443, sur ce qui la fit manquer, ibid., p. 456 et 458.
La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des Pazzi, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.
Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société était aussi souvent composée des trois frères Pulci et de quelques autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin, quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais, venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.
Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente, sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce. Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.
L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent imprimés avec la plus grande correction. Christophe Landino, Politien, et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les secours. Enfin, les savants Mélanges ou Miscellanea de Politien sont encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.
Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une construction savante, était construite pour Laurent [517]. Plusieurs traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de ses exemples.