[Note 575: ] [ (retour) ] L'ordre des matières nous a fait intervertir ici l'ordre des temps; nous ne parlerons du Trissin et de son poëme qu'après avoir fini ce qui regarde le roman épique.
Parmi les différents sujets romanesques qui se présentèrent à lui, il eut quelque idée d'un poëme dont l'action était placée au temps des guerres entre Philippe-le-Bel et Edouard, roi d'Angleterre, et dont le héros était Obizon d'Este, jeune guerrier qui se fit connaître alors par des faits d'armes très-brillants. Il le commença même en tercets ou terza rima, et l'on a ce commencement dans ses Poésies diverses [576]. Mais ce rhythme sévère lui parut peu convenable à la majesté de l'épopée, et peu favorable au ton d'aisance et de facilité, l'une des qualités éminentes de son style. Il y substitua l'octave ou l'ottava rima, qui, dès qu'elle avait paru, avait obtenu l'approbation générale; forme séduisante en effet, qui prévient le dégoût et trompe la lassitude du lecteur par des retours périodiques, qui ne sont ni assez fréquents pour paraître monotones, ni assez rares pour que l'on perde le sentiment du cercle harmonieux et mesuré qui les ramène, ni assez gênants pour contraindre un poëte habile à interrompre la suite de ses pensées, pour refroidir son enthousiasme et pour arrêter son élan.
Canterò l'armi, canterò gli affanni
D'amor, che un cavalier sostenne gravi
Peregrinando in terra e'n mar molt'anni, etc.
Après avoir hésité quelque temps entre plusieurs sujets, il se détermina pour celui de Roland et résolut de reprendre et de suivre tous les principaux fils de la toile ourdie par le Bojardo. Le Bembo son ami voulait qu'il l'écrivît en vers latins, tous les essais faits jusqu'alors en langue italienne lui persuadant qu'elle ne pouvait pas s'élever au ton de l'épopée. Heureusement l'Arioste ne le crut pas. J'aime mieux, lui répondit-il, être l'un des premiers entre les poëtes toscans, qu'à peine le second parmi les latins [577]. Il dit encore qu'il voulait composer un roman, mais qu'il s'y élèverait si haut par son style et par son sujet, qu'il ôterait à tout autre poëte l'espérance de le surpasser et même de l'égaler dans un poëme du même genre que le sien [578]. C'est une erreur de croire avec le Ruscelli [579] que ce qui le décida dans le choix de son sujet, ce furent les éloges excessifs qu'il entendait faire de la continuation du Roland amoureux par Niccolò degli Agostini. Cette continuation ne fut jamais louée de personne. D'ailleurs le premier des trois livres qu'elle contient parut pour la première fois en 1506, et il est constaté que l'Arioste avait commencé l'année précédente son Orlando furioso.
[Note 577: ] [ (retour) ] I Romanzi, di Gio: Bat: Pigna, p. 74, 75.
[Note 578: ] [ (retour) ] Però disse voler egli romanzando alzarsi tanto che fosse sicuro di toglier la speranza ad ogn'altro di pareggiarlo, non che di superarlo nello stile e nel soggetto di poema simile al suo. (Camillo Pellegrino, Dialogue sur la Poésie épique.)
[Note 579: ] [ (retour) ] Annotazioni sopra i luoghi difficili del Furioso, édiz. Valgris, 1556.
Il y travailla dix ou onze ans, non pas, il est vrai, sans être plusieurs fois interrompu dans ce travail. Il le publia enfin en 1516 [580], assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en quarante chants, mais déjà si supérieur à tout ce qui avait paru jusqu'alors en ce genre, que sa réputation poétique éclipsa dès ce moment toutes les autres, et que toutes les voix de la renommée le placèrent au premier rang.
[Note 580: ] [ (retour) ] Quelques auteurs et bibliographes ont distingué deux éditions de 1515 et 1516. M. Barotti croit avec vraisemblance que c'est la même, commencée en 1515, et finie en 1516.
Si jamais un poëte dut s'attendre à recueillir des fruits solides de ses veilles, c'était assurément l'auteur du Roland furieux. Ses services, si utiles au duc et au cardinal, n'avaient point souffert de la composition de ce poëme, dont la publication jetait un éclat immortel sur eux et sur leur famille. Si le cardinal, qui avait le droit d'exiger de lui davantage, avait eu quelques petites négligences ou quelques distractions à lui reprocher [581], ce chef-d'œuvre, consacré presque entièrement à sa gloire, était une assez belle excuse, et quelque bon traitement qu'il pût faire à l'Arioste, il restait encore son obligé; mais c'est apparemment ce que les princes n'aiment pas, surtout quand l'obligation doit avoir une grande publicité. Tout le monde sait le mot que dit le cardinal, quand l'Arioste lui eut présenté un exemplaire de son poëme. Ce mot ne peut se rendre en français [582]. «Seigneur Arioste, où avez-vous pris tant de sottises? est trop dur; tant de folies, ne dit pas assez; tant de bagatelles, ou de niaiseries, ce n'est pas encore cela. Le mot existe bien en français, mais l'italien a ses licences, un cardinal a aussi les siennes, et je ne puis que rappeler ici ce mot à ceux qui le savent, sans le dire à ceux qui l'ignorent. Il suffit de ces à peu près pour juger qu'Hippolyte d'Este, tout prince, tout cardinal et tout grand mathématicien qu'il était, dit alors une impertinence.»