[Note 609: ] [ (retour) ] L'Arioste, en disant que sa maison n'est dépendante de personne, nulli obnoxia, veut indiquer par-là sa propre indépendance, dont il ne jouissait qu'en l'habitant. A la cour, il était esclave; dans sa maison il se sentait libre. C'est là le vrai sens de l'expression latine. J'en fais ici l'observation pour une raison particulière. Dans l'article Arioste, de la Biographie universelle, j'avais rendu en prose sed apta mihi, sed nulli obnoxia, par ces mots français: mais commode pour moi, mais qui ne dépend de personne. Quelqu'un crut que je m'étais trompé, qu'obnoxia signifiait incommode, et non pas sujette, dépendante, qui en est pourtant le véritable sens et même le seul. Il indiqua son observation par ces mots, incommode à personne, en marge de mon manuscrit; je n'y eus aucun égard; mais à l'impression, l'observation qui n'était point rayée, passa, comme il arrive souvent, dans le texte. Je n'en ai été averti que par le grand bruit qu'on a fait de cette faute, dans un prétendu Examen de la Biographie universelle. Le vers français auquel se rapporte cette note, et auquel je n'ai rien changé, prouve assez quelle était l'expression dont je m'étais servi pour rendre les mêmes mots latins, dans ma traduction en prose.

Ce dernier trait n'est pas indifférent. Il prouve que Paul Jove et d'autres auteurs ont eu tort de dire que l'Arioste dut cette maison aux libéralités du duc Alphonse [610], et que Tiraboschi a eu tort de le répéter [611]. L'Arioste n'aurait certainement pas déclaré publiquement sous les yeux du duc qu'il avait payé cette maison de son argent, parta meo œre, s'il avait dû au duc lui-même les moyens de la bâtir. Bien plus, on pourrait croire que ce vers n'est pas exempt d'une légère malignité. Dans la position où était l'Arioste avec le souverain de Ferrare, il fallait que l'inscription de sa maison contînt un remercîment ou un reproche.

[Note 610: ] [ (retour) ] P. Jov. Elog. Viror. Litter. illustr.

[Note 611: ] [ (retour) ] Stor. della Leterr. ital., t. VII, part. I, p. 34.

L'Arioste obtint non-seulement la bienveillance, mais l'amitié de tous ceux des hommes puissants de son siècle qui avaient le goût des lettres et l'esprit cultivé. Les cardinaux Médicis, Farnèse Bembo, et surtout Bibbiena, les ducs d'Urbin et de Mantoue, le marquis del Vasto, le duc Alphonse lui-même, et dans toutes ces cours les hommes de lettres et les poëtes qui y brillaient, oubliant la vanité du rang et les rivalités littéraires, semblaient lui pardonner la supériorité de son génie en faveur de ses qualités aimables.

Il est faux qu'il ait été couronné solennellement à Mantoue par l'empereur Charles-Quint, comme l'ont prétendu quelques biographes [612]. Cet empereur ne s'amusait pas à couronner des poëtes; et s'il est vrai que l'on ait retrouvé un de ses diplômes où l'Arioste ait été traité de poëte lauréat [613], c'est dans ce diplôme même que consistait cette sorte de couronnement: c'était une pièce de chancellerie qui s'expédiait sans conséquence; et le laurier qu'elle décernait n'est pas celui qui a rendu le nom de l'Arioste immortel.

[Note 612: ] [ (retour) ] Son fils Virginio dit positivement, dans les notes rapportés par M. Barotti: Egli è una baja che fosse coronato.

[Note 613: ] [ (retour) ] Voyez Mazzuchelli, Scrit. ital., loc. cit.

On voit par mille endroits de ses ouvrages qu'il aimait beaucoup les femmes et qu'il les connaissait parfaitement; mais s'il avoue souvent qu'il les aime, il ne nomme, ni ne désigne même jamais l'objet ou les objets particuliers de cet amour. On ne sait si ce fut de la même ou de deux différentes maîtresses qu'il eut deux enfants naturels, Virginia, qui prit l'état ecclésiastique et obtint de bons bénéfices, et Jean-Baptiste, capitaine dans les troupes du duc de Ferrare. L'Arioste fut toujours sur l'article de la galanterie d'une discrétion rare chez les poëtes; et c'est peut-être pour se rappeler sans cesse à l'exercice de cette vertu qu'il avait sur son encrier de bronze un petit Amour en relief, qui posait sur ses lèvres l'index de sa main droite, et semblait commander le silence [614].

[Note 614: ] [ (retour) ] Il est gravé dans la vie de l'Arioste écrite par Barotti, ainsi que sa maison, son tombeau, sa chaise, et un facsimile de son écriture.