Michel ordonne à la Discorde d'aller porter ses fureurs et tous les désordres qu'elle entraîne dans le camp des Sarrazins. Il apprend ensuite de la Fraude, qui se trouve aussi dans cette maison, en quel endroit il doit aller chercher le Silence. C'est dans le palais du Sommeil, situé en Arabie, dans un vallon paisible, loin de toute habitation humaine [655]. L'archange prend son vol vers ce palais, y trouve en effet le Silence, lui donne ses ordres, et le conduit en Picardie, où Renaud était débarqué avec les troupes que les rois d'Angleterre et d'Écosse envoyaient au secours de Charlemagne. Le Silence leur est donné pour escorte. Elles arrivent sans être aperçues, à l'instant où commençait l'assaut général de Paris.

[Note 655: ] [ (retour) ] St. 92.

La poésie moderne, ni peut-être même l'ancienne, n'ont rien à mettre au-dessus de la description de cet assaut. Charlemagne y remplit tous les devoirs d'un grand capitaine et d'un roi. Ce qui lui reste de ses paladins le seconde avec une intrépidité qu'aucun danger n'étonne. Mais ils sont attaqués par des forces supérieures et par des ennemis furieux. Le plus terrible des rois africains, Rodomont, porte de tous côtés l'incendie et le carnage; et tandis que ses propres soldats sont consumés dans les fossés de la ville par les fascines embrasées que les assiégés y jettent, il s'élance sur le mur, le franchit, et renfermé seul dans Paris, il y répand la mort et l'effroi, comme s'il était suivi de son armée [656]. Agramant attaque en même temps une des portes avec l'élite de ses troupes [657]. Charlemagne en personne la défend avec ses plus braves chevaliers. C'est alors que Renaud arrive avec ses Anglais [658]; il tombe à l'improviste sur les Sarrazins, et les oblige à tourner contre lui tous leurs efforts, tandis qu'une partie du secours qu'il amène pénètre d'un autre côté dans la ville assiégée.

[Note 656: ] [ (retour) ] Le reste du chant XIV.

[Note 657: ] [ (retour) ] C. XV, st. 6. Mais le poëte s'interrompt trois stances après, pour retourner, non à Renaud, mais à Astolphe, qu'il a laissé en Angleterre. Il reprend l'assaut de Paris, c. XVI, st. 16.

[Note 658: ] [ (retour) ] St. 29.

Cependant Rodomont y continue ses ravages. Il ose attaquer le palais même de l'empereur [659]. Charlemagne et ses paladins accourent pour le défendre. Une foule de guerriers suit leurs pas. Ils entourent l'indomptable Africain, et l'attaquent tous à la fois [660]. Après avoir fait un grand carnage des chevaliers et des soldats, il est contraint de céder et de se retirer vers les remparts. Trois fois il se retourne contre la foule qui le suit, et trois fois sa redoutable épée se baigne dans le sang français. Enfin parvenu au pied des murs, il y monte, se précipite tout armé dans le fleuve, le passe à la nage, et rendu sur l'autre bord, il gémit profondément, et ne quitte qu'à regret sa proie [661]. Toute cette scène héroïque, animée de l'esprit des anciens, est remplie de leurs imitations les plus heureuses. C'est Pyrrhus au palais de Priam, c'est Turnus au camp retranché des Troyens, c'est, si l'on ose le dire, le génie même et le style admirable de Virgile. Le genre seul du poëme, et non le talent du poëte, peut nuire à l'effet de ce tableau, et en refroidir la chaleur. Le roman épique permet, ou plutôt commande des suspensions et des interruptions qui amènent plus d'une fois au milieu du siége de Paris des aventures, non-seulement étrangères, mais lointaines. Elles transportent le lecteur tantôt en Egypte et tantôt à Damas, et l'occupent d'Astolphe et de Marfise, de Griffon, d'Aquilant et d'Origille quand son attention était fixée sur Paris, Rodomont et Charlemagne. J'écarte à dessein toutes ces actions incidentes, et je tâche de suivre entre les mains de l'Arioste, celle des trois actions principales où il ressemble le plus aux épiques anciens; elle va le conduire par un fil presque imperceptible à une autre de ces actions, celle que son titre annonce, et pour laquelle il n'a point eu de modèle.

[Note 659: ] [ (retour) ] C. XVII, st. 6.

[Note 660: ] [ (retour) ] St. 16. Ici est encore une nouvelle interruption, et il faut que lecteur s'occupe, pendant tout le reste de ce chant, de Griffon et d'Origille, dont il ne se soucie guère, et qui ne sont pas la plus heureuse des fables du Bojardo que l'Arioste emprunta de lui. (Orlando innam., l. I, c. XXVIII et XXIX, etc.) L'attaque livrée à Rodomont par Charlemagne et par ses chevaliers n'est reprise qu'au chant suivant, c. XVIII, st. 8.

[Note 661: ] [ (retour) ] St. 24.