[Note 665: ] [ (retour) ] C. XXIII, st. 100 et suiv.

A ce récit, à cette vue, l'infortuné verse un torrent de larmes. Il sort de ce lieu de supplice, reprend ses armes, rentre dans la forêt, parcourt les routes les plus obscures, en poussant des cris et des hurlements affreux. Il revient sur ses pas, revoit les inscriptions et les monuments d'amour. Alors il ne se connaît plus; il tire sa formidable épée, coupe les arbres, taille les rochers, les fait voler en éclats, détruit la grotte, comble de débris, de rocailles et de branchages le ruisseau et la fontaine, tombe enfin étendu sur la terre, muet de rage, sans mouvement, et les yeux tournés vers le ciel. Pendant trois jours et trois nuits, il reste dans cette attitude, privé de nourriture et de sommeil. Le quatrième jour, il se livre à de nouveaux accès de fureur; il arrache ses armes, les disperse dans la forêt, déchire ses vêtements, reste absolument nu, et court ainsi dans la campagne, brisant ou déracinant comme des herbes fragiles les chênes, les hêtres et les ormeaux. Les laboureurs de ces cantons accourent et l'environnent [666]. Il frappe et tue tout ce qui l'approche, met le reste en fuite, assomme les chevaux, les bœufs, les troupeaux entiers. De ses poings, de ses pieds, de ses dents, il rompt, fracasse et déchire. L'épouvante est dans tout le pays. On déserte les villages; il y entre, dévore les plus grossiers aliments, s'élance de nouveau dans la plaine, se renfonce dans les bois, poursuit les daims, les sangliers, les atteint, les met en pièces, et se nourrit de leurs chairs.

[Note 666: ] [ (retour) ] C. XXIV, st. 4.

De là, il se met à parcourir la France [667]. Les rencontres qu'il fait, les actes étranges de folie qui signalent partout son passage, sont impossibles à raconter. Il va jusqu'aux Pyrénées [668], passe en Espagne, arrive auprès de Barcelonne, à l'instant même où Angélique va pour s'y embarquer avec Médor [669]. Il ne la reconnaît pas; dans l'état hideux où sa démence l'a réduit, il n'en est point reconnu. Peu s'en faut que ce furieux qu'elle a privé de la raison, ne se venge d'elle sans le savoir; elle n'échappe à sa fureur, qu'au moyen de l'anneau qui la rend invisible quand il lui plaît. Elle monte enfin sur un vaisseau, et désormais en sûreté, prend, avec son cher Médor, la route de l'Inde, où le trône du Catay les attend. Et cependant l'insensé Roland, parvenu, en traversant toute l'Espagne, jusqu'au détroit de Gibraltar, le passe à la nage, aborde sur les sables d'Afrique, et continue de s'y livrer aux mêmes extravagances et aux mêmes fureurs [670].

[Note 667: ] [ (retour) ] St. 14. Le poëte le quitte alors, et ne le ramène sur la scène qu'au vingt-neuvième chant, st. 40.

[Note 668: ] [ (retour) ] Avant d'y arriver, il trouve, auprès de Montpellier, Rodomont placé sur un pont, dont il ne permet le passage à personne. Roland s'avance, prend dans ses bras le redoutable Sarrazin, se précipite avec lui dans la rivière, et gagne à la nage l'autre bord. (Ub. sup.)

[Note 669: ] [ (retour) ] Ibid., st. 58, et tout le reste du chant.

[Note 670: ] [ (retour) ] Quinze premières stances du chant XXX.

Non, ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il n'y a rien dans aucun poëte ancien ni moderne que l'on puisse comparer à cette peinture si vraie, si neuve et si terrible. Elle a près de trois cents vers de suite, jusqu'au moment où Roland quitte la France; et jusque là, pour cette fois, l'Arioste ne s'est distrait ni de son objet ni de sa route; pas la plus légère interruption, pas le moindre jeu de mots ou de pensées; il paraît lui-même frappé de cette démence passionnée, profonde et sublime; il est Roland, ou il le regarde si attentivement et de si près, qu'il retrace avec des couleurs vivantes les mouvements de cet esprit aliéné et les prodiges de cette force extraordinaire. Chaque fois qu'il y revient ensuite, c'est toujours la même énergie et la même vérité.

Des trois grandes parties de l'action du poëme, deux ont donc produit, jusqu'à présent, deux grands tableaux du premier ordre et qui placent dans le premier rang le peintre qui les a tracés, le siége de Paris et la folie de Roland. Nous allons voir si, dans la suite de ces deux parties, il se montrera le même, et si, quand la troisième partie constitutive de sa fable, qui en est la principale, va dominer à son tour, il saura, dans la peinture des amours de Roger et de Bradamante, en employant d'autres couleurs, déployer le même art et soutenir le même vol.