CHAPITRE VIII.

Fin de l'Analyse de l'Orlando furioso.

Roger, à peine échappé de l'île d'Alcine [671], était tombé, malgré son amour pour Bradamante, dans une erreur des sens où la beauté peut entraîner la jeunesse, et qu'ordinairement elle lui pardonne. Il en avait été puni en perdant à la fois Angélique et l'Hippogryphe. Le magicien Atlant avait alors imaginé un nouveau moyen pour s'emparer de lui. Il avait construit par enchantement un palais, et l'y avait attiré par un prestige infaillible. Roger avait cru voir sa chère Bradamante enlevée par un géant et emportée dans ce palais. Il y avait poursuivi le géant; mais au moment où il était entré, la porte s'était fermée; il n'avait plus revu ni le géant ni Bradamante [672]. Il croyait entendre la voix de sa maîtresse qui l'appelait à son secours. Il parcourait sans cesse l'édifice, et se fatiguait à chercher ce qu'il ne trouvait jamais. Et dans ce même temps, la véritable Bradamante attendait avec impatience, à Marseille, l'effet des promesses de Mélisse et le retour de son cher Roger [673]. Mélisse vient enfin lui apprendre le nouveau stratagême employé par Atlant, et l'engage à se rendre avec elle au château magique, dont elle lui apprend les moyens de détruire l'enchantement. Elles y vont ensemble; pour charmer l'ennui de la route. Mélisse prédit à Bradamante toutes les femmes célèbres qui doivent sortir de son union avec Roger, et qui ajouteront à l'illustration de la maison d'Este par leurs charmes et par leurs vertus [674]. Arrivées à la vue du château, Mélisse répète à Bradamante les instructions qu'elle lui a données, et la laisse aller seule, de peur d'être reconnue par le vieil Atlant. Mais Bradamante suit mal ces instructions. Elle croit voir Roger, et l'entendre invoquer son secours. Il fallait, pour le délivrer, qu'elle le tuât de sa main, lui, ou plutôt ce qui n'en est que le fantôme [675]. Elle hésite; Roger l'appelle à grands cris en fuyant dans le château. Elle y entre sur ses pas: la porte se referme; et la voilà close et enchantée comme Roger lui-même. Sans cesse ils courent pour se trouver l'un l'autre: ils se rencontrent à tout moment, et ne se reconnaissent pas.

[Note 671: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 403.

[Note 672: ] [ (retour) ] C. XI, st. 19 et 20; c. XII, st. 17.

[Note 673: ] [ (retour) ] C. XIII, st. 45.

[Note 674: ] [ (retour) ]Ibid., st. 57 et suiv.

[Note 675: ] [ (retour) ] St. 52.

Qui les tirera de cette fatigante prison, et réunira deux amants qui sont à la fois si près et si loin l'un de l'autre? C'est le paladin Astolphe. J'aurais pu faire mention de lui en parlant de l'île d'Alcine: il y a joué un assez grand rôle. D'abord amant de cette fée, ensuite changé en myrte quand il avait cessé de lui plaire, c'est en cet état que Roger le trouva dans son île [676]. Quand Mélisse en retira Roger, elle délivra aussi Astolphe, qui se rendit avec lui et les autres chevaliers désenchantés, auprès de la sage Logistille. Outre les leçons de cette bonne fée, il en reçut encore deux présents très-précieux: l'un était un livre qui apprenait à détruire les enchantements les plus forts; l'autre un cor si bruyant et si terrible, qu'il mettait en fuite quiconque en entendait le son [677]. Avec ce cor, ce livre, ses bonnes armes et sa lance d'or, Astolphe, en quittant les états de Logistille, avait été conduit par mer dans le golphe Persique [678]. Il avait pris de là son chemin par terre, sur son excellent cheval Rabican, avait traversé l'Arabie, et, parvenu jusqu'en Égypte, y avait couru les aventures les plus extraordinaires, dont, au moyen de sa lance et de son cor, il était toujours sorti avec gloire.