Chez lui, la variété, l'abondance, la vérité des caractères est égale à la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger, Brandimart, Olivier, Astolphe, pour ne parler que des principaux, ont chacun leur manière de parler et d'agir. La valeur de Bradamante ne ressemble point à celle de Marfise, comme sa tendresse n'est point celle d'Olimpie ou d'Isabelle. Entre Sacripant et Ferragus, entre l'imprudent et jeune Agramant et le vieux et sage Sobrin, entre le présomptueux Gradasse et le querelleur Mandricard, entre tous ces guerriers et l'indomptable Rodomont, il y a des nuances infinies. Il y a dans tous une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus et des vices. Le talent d'imaginer est partout joint à l'art de peindre, et surtout à l'art important d'annoncer et de mettre en scène tous ces personnages si différents.
Si l'on veut par un seul exemple juger de la supériorité de cet art sur le talent des portraits, qui fait l'un des plus grands mérites de quelques poëmes modernes, on n'a qu'à se rappeler comment paraît pour la première fois la principale héroïne de ce poëme, l'intrépide Bradamante; comment, passant dans une forêt, défiée au combat par Sacripant qui la prend pour un chevalier, sans daigner lui répondre, presque sans s'arrêter, elle le renverse sur la poussière, continue dédaigneusement sa route, et comment ce n'est que d'un courrier qui la suit, que Sacripant, et le lecteur avec lui, apprennent que ce redoutable chevalier est une fille jeune et charmante [780]. Quel portrait pourrait égaler cette peinture vive et animée? L'Arioste a presque toujours le même art, en le variant sans cesse. Il est, pour les caractères, pour le moins égal au Tasse, inférieur au seul Homère, et supérieur à tous les autres poëtes connus.
[Note 780: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 394.
Ce qu'il décrit, on croit le voir. Je ne parle pas seulement des descriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des combats, font de cette suite de tableaux, la galerie la plus riche et la plus variée; je parle de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses acteurs de manière qu'on voit leurs gestes, leur démarche, leur attitude, qu'on les reconnaît, qu'on les distingue, qu'on a devant les yeux, non un mélange informe d'objets qui se croisent et se confondent, mais des images claires et ressemblantes, ou plutôt des êtres vivants et de véritables actions. L'histoire, la fable, la féerie sont trois sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort et comme sans projet. Il ne cherche rien, tout vient à lui, tout est sous sa main. Tous les genres de merveilleux sont bons pour lui, sont à ses ordres; on le voit employer tour à tour, non-seulement la féerie moderne et l'ancienne mythologie, mais les personnages allégoriques, mais nos saints, nos anges et même
De la foi des chrétiens les mystères terribles.
Je ne dis pas qu'en cela il soit à imiter, mais enfin c'est par tous ces moyens réunis qu'il arrive, et qu'il vous fait arriver avec lui, sans fatigue, jusqu'à la fin d'un si long poëme.
La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie brille dans toutes les parties de son ouvrage. A l'exemple d'Homère, il ne fait voyager aucun de ses héros, sans nommer, sans indiquer clairement les pays qu'ils parcourt. Lors même qu'Astolphe ou Roger voyagent en l'air sur l'Hippogryphe, on passe avec eux en revue tous les lieux sur lesquels ils sont emportés. Chaque région, chaque ville, ne fut-elle que nommée, est le plus souvent accompagnée d'une expression courte, mais pittoresque, quelquefois d'une seule épithète qui suffit pour la désigner. Si le poëte s'étend davantage, c'est avec une exactitude qui n'est jamais en défaut. On reconnaît encore Paris dans la description qu'il en a faite. On y suit Rodomont dans les rues qu'il ravage, sur les ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiége, à la pointe de l'île d'où il se précipite dans la Seine.
Enfin, voici une chose plus singulière et qui prouve mieux encore avec quelle exactitude l'Arioste s'attachait aux plus petits détails géographiques. Dans une course qu'il fait faire à Roland le long des côtes de Bretagne pour passer à l'île d'Ebude, il va jusqu'à donner à une ville de cette côte son nom Bas-Breton, auquel tous les traducteurs français sont trompés.
Breaco e Landriglier lascia a man manca [781].
[Note 781: ] [ (retour) ] C. IX, st. 16.