Breaco est Saint-Briene, et Landriglier Treguier, dont le nom breton est Landriguer. Les traducteurs disent Bréac et Landrillier, qu'ils chercheraient inutilement sur la carte.
La beauté de ses récits, la vivacité de ses peintures sont encore relevées par des comparaisons fréquentes, dans lesquelles on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'abondance ou de la perfection; du génie qui invente sans cesse des traits, des circonstances et des détails nouveaux, ou du talent qui exprime et qui peint. Le Tasse, quoiqu'il en ait d'admirables, est tellement inférieur dans cette partie, que ceux mêmes qui le préfèrent d'ailleurs au chantre de Roland, donnent pour une des causes de cette infériorité que l'Arioste étant venu le premier, avait transporté dans son poëme les plus belles comparaisons employées par les poëtes grecs et latins [782].
[Note 782: ] [ (retour) ] Perche l' Ariosto fu primo e trasportó nel suo poema le più belle e vaghe comparationi usate da' greci e latini poeti...... in questa parte si può dire che avanzó il Tasso. (Camillo Pellegrino, Dial. della Poesia epica.)
Il n'en est pas tout-à-fait ainsi de la partie dramatique. On croit généralement que le Tasse y a tout l'avantage; que ses héros et ses héroïnes parlent plus convenablement à leur situation et à leur caractère. Cela est plutôt vrai de la partie oratoire; on trouverait difficilement dans l'Arioste rien qui fût comparable à la première harangue de Godefroi, à celle de l'ambassadeur égyptien et à quelques autres de cette espèce. Dans les dialogues, ou les discours alternatifs que se tiennent l'un à l'autre les différents personnages diversement placés, on peut encore regarder les deux poëtes comme égaux, c'est-à-dire comme également parfaits. Mais dans la plupart des discours passionnés et des plaintes amoureuses, comme dans celles de Tancrède, d'Armide et même d'Herminie, la Jérusalem délivrée offre trop souvent, comme nous le verrons dans la suite, aussi peu de vérité, ou même beaucoup moins que le Roland furieux, avec cette différence encore entre les deux poëtes, que le Tasse ayant écrit tout son poëme dans un style grave et pompeux, les jeux d'esprit et les écarts qu'il se permet en blessent davantage, au lieu que l'Arioste, qui paraît toujours se jouer de sa matière et converser avec ses lecteurs, peut, sans les choquer, se donner beaucoup plus de licences.
Cette correspondance continuelle entre les lecteurs et le poëte est encore un caractère particulier aux poëmes romanesques, que l'Arioste adopta et dont on lui a fait un reproche: on a même critiqué ces charmants prologues, qui commencent presque tous ses chants: on a prétendu que cela détruit l'illusion, que l'action est interrompue, et que les acteurs disparaissent dès que le poëte se montre. D'abord, quand ce serait une faute, il faudrait avouer du moins qu'elle est heureuse et que la plupart de ces exordes ont un charme dont il serait à regretter que la sévérité de l'art nous eût privés; mais soyons de bonne foi; quel est le lecteur infatigable qui parcourt d'une haleine la carrière immense qui lui est ouverte dans l'Iliade, dans l'Odyssée, dans l'Énéide, à plus forte raison dans la Pharsale, dans la Thébaïde, ou dans la Guerre punique de Silius [783]? Si les auteurs de ces poëmes ont pensé que le lecteur ne se reposerait pas, pourquoi lui ont-ils marqué des lieux de repos, et pourquoi paraissent-ils se reposer eux-mêmes, en divisant leurs poëmes par livres, comme les Italiens les ont divisés par chants?
[Note 783: ] [ (retour) ] J'ai dit à plus forte raison, quoique ces trois poëmes soient plus courts que ceux d'Homère, et ne crois pas avoir besoin d'expliquer pourquoi je l'ai dit.
Avouons encore que la lecture des poëtes est, généralement parlant, un délassement, non une occupation; que pour bien goûter les vers, il ne faut pas les lire trop vite, et qu'on peut en effet se reposer quand on a lu tout un livre d'Homère de Virgile ou du Tasse. Le lendemain, en reprenant votre lecture, que vous importe si le poëte s'interrompt, puisque vous vous êtes interrompu? Il vous parle en son nom ce jour-là, comme il faisait la veille dans sa proposition, dans son invocation; où est pour le second, pour le troisième, pour le vingtième chant l'inconvénient qui n'existait pas pour le premier? Allons plus loin. S'il reprend crûment son récit au même endroit où il l'avait laissé, ne risque-t-il pas de vous trouver froid et distrait dans le plus chaud de son action? Ne fera-t-il pas mieux de fixer de nouveau votre attention par quelques réflexions qui lient ce qui précède à ce qui suit, et de ne se remettre au courant que lorsque vous y serez vous-mêmes?
Pour bien juger de l'Arioste, figurez-vous la cour de Ferrare, l'une des plus polies, des plus nombreuses qui fussent au seizième siècle en Italie, formant tous les soirs un cercle brillant, dont Alphonse d'Este et le cardinal Hippolyte étaient le centre; oubliez les torts qu'eut bientôt après ce prince de l'Église; ne songez qu'à l'éclat qui l'environnait, à l'amour des lettres et à la bienveillance pour l'Arioste qu'on lui supposait alors. Dans cette assemblée aussi imposante qu'aimable, représentez-vous le poëte fixant pendant quarante-six soirées, une heure entière et souvent plus, tous les yeux et tous les esprits. Le premier jour, il propose son sujet; il s'adresse au cardinal son patron; il promet de célébrer l'origine de son illustre race; il s'engage dans son récit; mais dès qu'il peut craindre que l'attention ne se fatigue, il s'arrête, en disant: Ce qui arrive ensuite, je vous le réserve pour un autre chant.
Le lendemain, on se rassemble, on attend avec impatience; le poëte paraît, et de courtes réflexions sur les injustes caprices de l'amour ramènent ses auditeurs au point d'où il était parti la veille. Le troisième jour, il change de ton et de méthode; il va consacrer toute cette séance à prédire la gloire de la maison d'Este. «Qui me donnera, dit-il, une voix et des expressions propres à un si noble sujet [784]? qui prêtera des ailes à mes vers pour les élever à la hauteur de mes pensées?» Quand il a fourni cette carrière, il fait encore une pause; il en fait tous les jours autant, et jamais il ne manque de congédier son auditoire en promettant pour l'autre chant la suite de son récit. Il ajoute quelquefois: Pourvu qu'il vous soit agréable d'entendre cette histoire; quelquefois même: Vous entendrez le reste dans l'autre chant, si vous revenez m'écouter. Il avait trouvé toutes ces formes établies par les premiers poëtes romanciers; il les jugea naturelles et commodes, et il les emprunta d'eux. Comme eux encore, dans le cours même de ses chants, il ne perd point de vue l'assemblée; il s'adresse aux princes qui la président, aux dames qui l'embellissent; comme eux enfin, s'il hasarde un fait incroyable, et qui passe les bornes de la vraisemblance poétique: Cela est fort extraordinaire, dit-il, vous ne le croirez pas, et je n'en suis pas sûr moi-même; mais Turpin l'ayant mis dans cette histoire, je l'y mets aussi [785].
[Note 784: ] [ (retour) ] L'Arioste, qui a pris en général dans le Bojordo l'idée de ces débuts, y a pris même ici le premier vers de son vingt-septième chant (liv. I), qui est ainsi mot pour mot:
Chi mi dara la voce e le parole, etc.
Voyez ci-dessus, p. 296.