Mettendo lo Turpino, anch'io lo messo.
Il nous donne souvent cette excuse plaisante, surtout quand son imagination l'a emporté dans des exagérations un peu trop fortes. «Le bon Turpin, dit-il ailleurs, qui sait bien qu'il dit vrai, laisse un chacun maître d'en croire ce qu'il voudra:»
Il buon Turpin che sa che dice vero,
E lascia creder poi quel che all' uom piace, etc.
(C. XXVI, st. 23.)
Les lances de deux chevaliers se brisent dans le combat; les éclats volent jusqu'au ciel; cette expression hyperbolique est assez ordinaire, mais il ne s'en contente pas; il ajoute: «Turpin écrit, et dans cet endroit il dit vrai, que deux ou trois de ces morceaux retombèrent tout en flamme, parce qu'ils étaient allés jusqu'à la sphère du feu:»
Scrive Turpin, verace in questo loco,
Che due o tre giù ne tornaro accessi
Ch' eran saliti alla sfera del foco.
(C. XXX, st. 49.)
Nous avons vu cette plaisanterie dans tous les poëmes précédents. Cela était devenu une formule dont il paraît qu'aucun poëte romanesque ne croyait pouvoir se dispenser.
Placez-vous dans ce point de vue; asseyez-vous parmi cette cour attentive; écoutez, admirez avec elle ce génie fécond, ce conteur inimitable, ce courtisan adroit, ce poëte sublime; arrêtez-vous quand il s'arrête; égayez-vous, élevez-vous, enflammez-vous avec lui; laissez là ce goût trop sévère qui diminuerait vos plaisirs. Écoutez surtout l'Arioste dans sa propre langue; étudiez-en les finesses; apprenez à en sentir la grâce, la force, l'harmonie, et vous verrez alors ce que vous devez penser des censeurs atrabilaires qui ont osé traiter si injustement un si beau génie.
Je suis involontairement ramené aux injustices qui ont été faites à l'Arioste, surtout en France. J'ai parlé de celle de Voltaire et de sa réparation éclatante. Ce grand homme, dont le goût était si pur, jugeait cependant quelquefois avec tant de précipitation et de légèreté ce qui n'était que du ressort du goût, que dans cette rétractation même il lui est échappé trois singulières erreurs. Elles sont d'autant plus singulières qu'il commence par assurer que «l'Arioste (ce sont ses termes) est si plein, si varié, si fécond en beautés de tous les genres, qu'il lui est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture.» Plus une pareille assertion doit inspirer de confiance, plus il paraît nécessaire de relever ici les erreurs qui l'accompagnent. Ce sont des fautes dans un errata.
«Le poëme de l'Arioste, dit l'auteur du Dictionnaire philosophique, est à la fois l'Iliade, l'Odyssée et Don Quichotte; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus plaisant [786].» Où Voltaire avait-il donc vu cela? Dans toutes les descriptions de la folie de Roland il n'y a pas une seule plaisanterie. L'Arioste se garde bien de le rendre plaisant. C'est partout un fou terrible que l'on fuit, mais dont on ne rit pas. Non-seulement sa démence est l'effet d'une passion profonde, elle est encore une punition divine. Un seul rire du lecteur détruirait ce caractère; mais ce rire, qu'un trait d'extravagance pourrait quelquefois appeler, est toujours repoussé par un acte de violence qui frappe de terreur. La terreur et la pitié sont les seuls sentiments que le poëte ait voulu exciter, et qu'il excite en effet dans ce tableau sublime et entièrement neuf en poésie. Comparer Roland à Don Quichotte, c'est prendre, comme Don Quichotte lui-même, les objets pour ce qu'ils ne sont pas.
[Note 786: ] [ (retour) ] Ubi supr., tom. LI, au mot Epopée.
«Le fond du poëme, dit encore Voltaire, est précisément celui de notre roman de Cassandre.... Ce fond du poëme est que la plupart des héros et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre, se retrouvent dans Paris après mille aventures, comme les personnages du roman de Cassandre se retrouvent dans la maison de Polémon [787].» Peu nous importe aujourd'hui ce qu'est le fond du roman de Cassandre; mais le fond du poëme de Roland n'est point du tout cela. Il est tel que j'ai tâché de le faire entendre; et il est inconcevable qu'ayant relu tant de fois ce poëme, un tel lecteur ne l'ait pas mieux entendu.
[Note 787: ] [ (retour) ] Ibid.
Enfin Voltaire, après avoir dit que l'Arioste fut le maître du Tasse, et il entend par-là qu'il fut son modèle, ajoute: «l'Armide est d'après l'Alcine; le voyage des deux chevaliers, qui vont désenchanter Renaud, est absolument imité du voyage d'Astolphe.» Ceci est plus inconcevable encore. Voltaire confond Roger avec Roland; c'est Roger que l'on va chercher dans l'île d'Alcine, et c'est à Roland qu'Astolphe rend la raison. Son voyage n'a certainement aucun rapport avec celui des deux chevaliers du Tasse; ils vont en bateau aux îles Fortunées, et lui dans la Lune sur l'Hippogryphe. L'île enchantée d'Armide est imitée de celle d'Alcine, cela est très-vrai; Renaud est amolli par la volupté dans l'une, comme Roger dans l'autre; ils en sont retirés, et sont rendus à la gloire par deux moyens différents, et qui pourtant se ressemblent. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud, est imité, non du voyage aérien d'Astolphe, mais du voyage de Mélisse, qui, sous la figure d'Atlant, va trouver Roger dans l'île d'Alcine, lui met au doigt l'anneau merveilleux, comme les chevaliers présentent à Renaud le bouclier magique, le fait rougir de son repos, et le désenchante.
Qu'il nous suffise d'avoir rectifié ces trois erreurs. Ne nous y appesantissons pas, ne cherchons pas à les expliquer, et surtout n'en faisons point un crime au vieillard illustre qui, voulant en réparer une de sa jeunesse, les a laissé tomber de sa plume élégante, rapide et amie de la vérité; mais faisons-en notre profit; et dans nos jugements sur la littérature étrangère, instruits par un tel exemple, n'en devenons que plus circonspects.
Ce serait ici le lieu de nous étendre plus particulièrement sur les différentes beautés qui frappent à chaque instant dans la lecture du Roland furieux; de citer au moins quelques-unes de ces descriptions si poétiques, quelques-uns de ces combats trop nombreux peut-être dans le Roland comme dans l'Iliade, mais aussi beaux, plus variés que ceux d'Homère, et que le poëte a peut-être plus habilement distribués dans l'économie générale de son poëme; quelques-uns de ces charmants épisodes, dont la diversité enchante, et dont la multitude étonne; quelques-unes de ces comparaisons si belles, les unes prises immédiatement dans la nature, les autres, et en plus grand nombre, imitées des anciens, et qui sont encore alors de fidèles imitations de la nature; quelques-uns de ces admirables prologues que Voltaire a si justement loués, et auxquels il devait tant de reconnaissance, puisqu'ils lui ont donné l'idée des siens. Des morceaux de tous ces divers genres, même médiocrement traduits, ne pourraient manquer de plaire; mais dans une telle surabondance, que choisir, et où s'arrêter? Comment aussi m'interdire à moi-même, et envier au lecteur, du moins un léger aperçu de ce que lui pourrait offrir une moisson de ce genre faite avec choix dans le Roland furieux, si je ne consultais que son agrément et mon plaisir? Des épisodes cependant et des combats, il n'y faut pas songer; ces morceaux, vus par extrait, ne sont plus les mêmes, et leur étendue défend de les citer tout entiers. Mais les exordes de quelques chants, mais quelques-unes de ces descriptions qui mettent sous les yeux l'objet réel ou idéal que le poëte a voulu peindre, mais un petit nombre de ces belles comparaisons qui décrivent, en les rapprochant, deux objets à la fois, n'auront pas le même inconvénient, et nous dédommageront un peu.