«Il y a dans l'Orlando furioso, dit Voltaire [788], un mérite inconnu à toute l'antiquité [789], c'est celui de ses exordes. Chaque chant est comme un palais enchanté, dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la morale, ou de la gaîté, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.» Nous trouverons facilement des exemples dans tous ces genres. Il en cite trois; il en pouvait citer bien davantage. Mais n'oublions pas, pour être justes, que si l'Arioste est le plus parfait dans ce genre, il n'a pas été le premier, et que le Bojardo, qui lui avait fourni le fond de sa fable, lui avait encore donné le modèle de cet embellissement [790].

[Note 788: ] [ (retour) ] Ubi supr.

[Note 789: ] [ (retour) ] Il aurait pu en excepter Lucrèce.

[Note 790: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 296 à 300.

C'est l'événement que le poëte commence ou continue de raconter qui lui dicte le sujet et le ton de chaque exorde. Quand le jeune Médor fut au milieu des bois et de la nuit, chargé du corps inanimé de son roi, «personne, dit le poëte [791], (et l'on voit que sa position, souvent orageuse, à la cour de Ferrare, lui a fourni, autant que celle de Médor, l'idée de ces maximes), personne ne peut savoir de qui il est aimé, tandis qu'il est heureux et assis au haut de la roue. Il est alors entouré de vrais et de faux amis, qui lui montrent tous une fidélité pareille; mais si son bonheur se change en infortune, la foule adulatrice tourne ailleurs ses pas; celui qui l'aime de cœur reste seul avec courage; et même après la mort, il l'aime encore. Si le cœur se montrait comme le visage, tel qui dans une cour est au nombre des grands et opprime tous les autres, et tel qui jouit peu de la faveur du maître, changeraient entre eux de destinée; cet homme obscur deviendrait bientôt le premier, et ce grand seigneur serait confondu dans les derniers rangs. Mais revenons à Médor qui fut si reconnaissant et si fidèle, que pendant la vie et après la mort de son maître, il l'aima toujours également.»

[Note 791: ] [ (retour) ] C. XIX.

Renaud a délivré une jeune femme à qui des brigands allaient arracher la vie [792]. Cette férocité indigne l'Arioste; et sans savoir encore l'histoire que cette femme va raconter, il fait que nous en sommes indignés comme lui. «Tous les autres animaux qui sont sur la terre, ou sont d'un naturel tranquille et vivent en paix, ou s'ils prennent querelle entre eux et s'ils se font la guerre, le mâle ne la fait point à sa femelle; l'ourse erre avec l'ours en sûreté dans les bois; la lionne repose auprès du lion; la louve est sans défiance avec le loup, et la génisse n'a rien à craindre du taureau. Quelle peste abominable, quelle Mégère est venue troubler le cœur de l'homme? On entend sans cesse l'époux répéter contre son épouse des propos injurieux; on le voit outrager son visage et y imprimer des marques noires et livides; on voit l'épouse baigner de larmes le lit nuptial; et même quelquefois la colère insensée ne le baigne pas uniquement de pleurs, mais de sang. L'homme ne paraît pas seulement commettre un grand crime, mais un crime contre nature, et un acte de rébellion contre Dieu, s'il va jusqu'à frapper une belle femme au visage ou à lui rompre un seul cheveu; mais que celui qui lui donne du poison, ou qui lui arrache la vie par le lacet ou le poignard, que celui-là soit un homme, je ne le croirai jamais; c'est, avec une face humaine, un esprit échappé des enfers.»

[Note 792: ] [ (retour) ] C. V.

Quelquefois, il s'embarrasse lui-même dans les interruptions fréquentes de ses récits, et il est le premier à rire avec vous de l'embarras où il se jette. «Je me souviens [793] que je devais vous chanter l'histoire de ce soupçon qui avait fait tant de peine à l'amante de Roger, je l'avais promis, et ensuite cela m'est sorti de l'esprit. S'y devais ajouter cette jalousie plus forte et plus cruelle qui, depuis le récit de Richardet, avait dévoré son cœur. C'est ce que je voulais vous chanter, et Renaud s'étant jeté à la traverse, j'ai commencé une autre histoire; ensuite Guidon m'a donné bien de l'ouvrage en venant arrêter quelque temps Renaud dans son chemin; je me suis si bien égaré d'une chose dans l'autre, que je me suis mal souvenu de Bradamante; je m'en souviens à présent, et je veux vous parler d'elle, avant d'en revenir à Gradasse et à Renaud.»

[Note 793: ] [ (retour) ] C. XXXII.