Quelquefois, la fantaisie poétique l'emporte loin de son sujet, et il suffit des moindres rapports pour qu'il se permette d'aller où il veut et de revenir comme il lui plaît. Roland qui cherche partout Angélique, ne ressemble pas tout-à-fait à Cérès qui cherche sa fille, et cependant écoutez ce début du douzième chant: «Lorsque Cérès, empressée de revenir du mont Ida, où sa mère est adorée, dans la vallée solitaire où le mont Ethna presse le corps d'Encelade écrasé par la foudre, ne retrouva plus sa fille qu'elle y avait laissée, ayant fait, loin de tout chemin fréquenté, sentir les effets de sa douleur à ses joues, à son sein, à sa chevelure, à ses yeux, elle arracha deux pins, les alluma au feu de Vulcain, leur donna la propriété de ne jamais s'éteindre, et les portant de chaque main, montée sur un char traînée par des dragons, parcourut les forêts, les champs, les monts, les plaines, les vallées, les fleuves, les étangs, les torrents, la terre et la mer; et quand elle eut cherché sur toute la surface du globe, elle alla jusqu'au fond du Tartare. Si Roland avait eu le même pouvoir, il eût parcouru de même, en cherchant Angélique, le ciel, la terre et les enfers; mais n'ayant ni char ni dragons, il l'allait cherchant du mieux qu'il pouvait [794].» Cette chute naïve, après le luxe poétique étalé dans ce qui précède, est un de ces contrastes qui sont toujours sûrs de leur effet.

[Note 794: ] [ (retour) ]

Ma poi che'l carro e i draghi non avea,

La gìa cercando al meglio che potea.

Il paraît ne pas prendre un ton moins élevé lorsqu'il veut terminer le voyage d'Astolphe dans la lune, où il a retrouvé dans une fiole le bon sens de son cousin Roland [795]; mais tout à coup son vol s'abaisse; il continue et finit dans le goût d'Anacréon ce qu'il avait commencé du style de Pindare. «Qui montera au ciel pour moi, madame, et m'en rapportera ma raison que j'ai perdue? Depuis qu'est sorti de vos yeux le trait qui m'a percé le cœur, je vais la perdant de plus en plus. Je ne me plains pas de cette perte, pourvu qu'elle ne s'accroisse pas, et qu'elle en reste à ce point-là; mais si cela continue, je crains bien de devenir moi-même tel que j'ai peint Roland. Pour retrouver mon esprit, il me semble que je n'ai pas besoin de m'élever jusqu'au cercle de la lune ou dans le paradis; je ne crois pas qu'il se soit logé si haut; c'est dans vos beaux yeux qu'il va errant; c'est sur votre charmant visage, sur votre sein d'ivoire et sur ses deux monts d'albâtre; c'est là que mes lèvres l'iront cueillir quand il vous plaira de me le rendre.» C'est ce que Voltaire a traduit, non pas exactement, mais on pourrait dire fidèlement, puisqu'il en a conservé l'aisance et la grâce, dans ces vers bien étonnants pour un vieillard plus que septuagénaire:

Oh! si quelqu'un voulait monter pour moi

Au paradis! s'il pouvait reprendre

Mon sens commun! s'il daignait me le rendre!

Belle Aglaé, je l'ai perdu pour toi;

Tu m'as rendu plus fou que Roland même;

C'est ton ouvrage: on est fou quand on aime.

Pour retrouver mon esprit égaré,