[Note 797: ] [ (retour) ] C. XLVI.

L'Arioste, qui tenait à la fois d'Homère et d'Ovide par son génie, ressemble surtout à ce dernier dans ses descriptions; c'est, pour ainsi dire, un long tissu de descriptions que le Roland furieux tout entier, comme les Métamorphoses tout entières; mais Ovide paraît lui avoir plus particulièrement servi de modèle quand il décrit des êtres métaphysiques auxquels il donne, non-seulement un corps et des attributs, mais un séjour assorti à leur nature idéale. La grotte du Sommeil, si bien décrite dans le onzième livre des Métamorphoses, était sans doute présente à son souvenir quand il la décrivit de nouveau dans le quatorzième chant de son poëme; mais quoique la peinture en soit plus longue et plus détaillée dans Ovide, peut-on mettre au-dessous de l'original une imitation si belle? Ovide n'a peint que le Sommeil, et c'est un Songe qu'Iris va chercher auprès de lui; l'archange Michel, dans l'Arioste, y va prendre le Silence, dont il a besoin pour exécuter les ordres de l'Éternel. C'est le Silence surtout que le poëte a voulu représenter; aussi ne s'arrête-t-il point à peindre le Sommeil lui-même; dès qu'il a trouvé le Silence, il ne le quitte plus. «Dans l'Arabie [798], s'étend, loin des cités et des villages, une petite et agréable vallée, ombragée par deux montagnes, et toute plantée d'antiques sapins et de robustes ormeaux. Le soleil y ramène en vain la clarté du jour; l'ombre épaisse des rameaux en défend si bien l'entrée à ses rayons qu'ils n'y pénètrent jamais [799]. Cette noire forêt couvre une grotte profonde et spacieuse qui pénètre dans le sein du rocher. Le souple lierre en parcourt à pas tortueux toute l'entrée. C'est dans ce séjour que gît le pesant Sommeil. D'un côté l'Oisiveté au corps épais et chargé d'embonpoint, de l'autre la Paresse qui ne peut marcher et se tient mal sur ses pieds, sont assis près de lui sur la terre. L'Oubli distrait est à la porte; il ne laisse entrer, ne reconnaît personne, n'écoute aucun message, n'en reporte aucun, et repousse également tout le monde. Le Silence rôde alentour et fait sentinelle. Sa chaussure est de feutre; il est couvert d'un manteau noir. Tous ceux qu'il aperçoit de loin, il leur fait, avec la main, signe de ne pas avancer. L'Ange de Dieu s'approche de son oreille, et lui donne tout bas l'ordre dont il est chargé pour lui. Le Silence, par un seul signe de tête, répond qu'il obéira; et aussitôt, sans rien dire, il marche sur les pas de Michel.» On compare souvent la peinture à la poésie, mais quel tableau pourrait représenter aussi bien le Silence?

[Note 798: ] [ (retour) ] C. XIV, st. 92.

[Note 799: ] [ (retour) ]

Est prope Cimmerios lungo spelunca recessus,

Mons cavus, ignavi domus et penetralia somni, etc.

(Métam., l. II, v. 592.)

L'imitation s'arrête au cinquième vers d'Ovide, et au mot français sur lequel porte cette note.

Les descriptions de lieux champêtres, de jardins, et de paysages charmants, offrent dans presque tous les chants au lecteur des repos qui le délassent et l'enchantent. Ceci nous rappelle aussitôt les jardins d'Alcine; mais ils sont destinés à nous fournir un parallèle intéressant, et nous devons les tenir en réserve pour cet usage. Sans chercher loin dans le poëme, arrêtons-nous dès le premier chant dans ce bosquet où se réfugie Angélique effrayée et poursuivie par Renaud. «Elle fuit parmi des forêts effroyables et sombres [800], dans des lieux inhabités, déserts et sauvages; le moindre mouvement des feuilles et de la verdure qu'elle entend sur les chênes, les hêtres et les ormeaux, lui cause des terreurs subites, et la fait errer, ça et là, dans les sentiers écartés. A chaque ombre qu'elle aperçoit sur la montagne ou dans la vallée, elle craint toujours d'avoir Renaud sur ses traces. Telle qu'un jeune daim, ou un chevreau timide, qui a vu, sous le feuillage du bosquet où il a reçu le jour, un léopard étrangler sa mère et lui ouvrir la poitrine et les flancs, fuit de forêts en forêts loin du barbare; il tremble de peur et de crainte [801]; à chaque tige qu'il heurte en passant, il se croit sous la dent de la bête cruelle.

[Note 800: ] [ (retour) ] C. I, st. 38 et suiv.

[Note 801: ] [ (retour) ]

E di paura trema e di sospetto.

Je crois pouvoir mettre la même nuance en français entre peur et crainte, qu'il y en a en italien entre paura et sospetto. La peur est l'effet d'une explosion ou d'une apparition subite, ou d'un danger présent et réel; la crainte est causée par l'apparence du mal; c'est une sorte de prévoyance du danger à venir, ou, comme le dît l'abbé Roubaud dans ses Synonymes, un calcul de probabilité. On a peur de ce qu'on voit, on craint ce qu'on imagine.

»Tout ce jour, et toute la nuit, et la moitié du lendemain, elle s'égara dans mille détours et marcha sans savoir où. Elle se trouve enfin dans un bosquet agréable, que le frais zéphir agite légèrement; deux clairs ruisseaux l'entourent en murmurant, y entretiennent une herbe tendre et toujours nouvelle, et rendent un son qui charme l'oreille, en brisant entre de petits cailloux leur cours paisible. Angélique s'y croit en sûreté s'arrête, descend parmi les fleurs, et laisse son cheval errer sur l'herbe fraîche qui borde ce claires eaux. Elle aperçoit, tout auprès, un buisson d'épines fleuries et de roses vermeilles, qui semble se mirer dans l'onde limpide, garanti du soleil par des chênes au vaste ombrage. Au milieu, un espace vide offre sous l'ombre la plus épaisse un frais asyle; et le feuillage et les rameaux y sont si bien entrelacés que le soleil même et à plus forte raison une vue moins perçante n'y peuvent pénétrer. L'herbe tendre y forme un lit qui invite à s'y reposer. La belle fugitive se place au milieu; elle s'y couche et s'endort. Elle est bientôt réveillée par le bruit que fait un guerrier qui descend de cheval auprès de l'un des ruisseaux, se couche sur le bord, et la tête appuyée sur sa main, se met à rêver profondément. Il s'y répand en plaintes amères contre la dame à qui il avait donné son cœur et qui a donné le sien à un autre; et cette dame est Angélique elle-même; et ce guerrier est un de ses amants; et dans ses plaintes amoureuses il mêle cette charmante imitation de Catulle, que tout le monde sait par cœur:

La jeune fille est semblable à la rose,

Au beau matin sur l'épine naïve, etc. [802]