Dans les comparaisons en général, soit que l'Arioste invente, soit qu'il imite, il va de pair avec les plus grands poëtes. Voyez encore dans l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conçu et si vigoureusement tracé [808], lorsque Brandimart s'étant élancé de l'échelle sur le rempart, l'échelle se rompt, les guerriers qui le suivaient retombent, et il se trouve exposé seul, comme Turnus et comme Rodomont, à une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres encore dressent d'autres échelles et montent pour le secourir. Alors la ville assiégée perd tout espoir de se défendre. «Comme sur la mer où frémit la tempête [809], un vaisseau téméraire est assailli par les flots. A la proue, à la poupe, ils y cherchent une entrée, et l'attaquent avec rage et avec fureur. Le pâle nocher soupire et gémit; c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni cœur ni génie; une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et dès qu'elle entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, dès que ces trois paladins se sont emparés des murs, ils y font un si large passage, que tous les autres peuvent les suivre en sûreté: mille échelles sont dressées, et l'on s'avance à la fois par toutes les brèches au secours de l'intrépide Brandimart. Avec la même fureur que le superbe roi des fleuves [810], quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages, s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue [811], emporte avec ses ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers [812]; avec la même fureur la troupe impétueuse entre par tous les endroits où la muraille est ouverte, le fer et la torche à la main, pour détruire ce peuple réduit aux derniers abois.»
[Note 808: ] [ (retour) ] C. XL.
[Note 809: ] [ (retour) ] St. 29.
[Note 810: ] [ (retour) ] St. 31. Imité de Virgile (Géorg., l, I, v. 446); mais l'imitation se réduit à ces trois vers:
Produit insano contorquens vertice sylvas
Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes
Cum stabulis armenta tulit.
[Note 811: ] [ (retour) ] Ne i campi Ocnei. Ocnus fut le fondateur de Mantoue, et donna à cette ville le nom de sa mère Manto.
[Note 812: ] [ (retour) ] Je passe à dessein les deux derniers vers, où l'Arioste, après s'être si heureusement rappelé Virgile, s'est moins heureusement souvenu d'Horace:
Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima,
Ove solean volar qli augelli in prima;
ces deux vers rendent librement et poétiquement les deux vers latins:
Piscium et summa genus hœsit ulmo
Nota quœ sedes fuerat columbis.
Mais cette petite image ôte à sa comparaison une partie de son effet, et ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.
Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque à chaque page dans le Roland furieux, la plus sublime peut-être est celle dans laquelle l'Arioste compare Médor entouré d'ennemis auprès du corps de son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le défendre, à l'ourse surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi que le génie poétique rapproche les objets les plus éloignés, et trouve des rapports là où la nature n'avait mis que des différences. «Comme une ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanière rocailleuse [813], se tient debout sur ses petits, le cœur incertain, et frémit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colère et sa cruauté naturelle la poussent à étendre ses griffes, à baigner ses lèvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramène vers ses petits, qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur.» Cette admirable octave, que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infériorité de la langue, de la prose et du talent, est imitée et même presque littéralement traduite de Stace; mais traduire aussi poétiquement un poëte, c'est l'égaler et presque le vaincre; copier ainsi, c'est créer [814].
[Note 813: ] [ (retour) ] C. XIX, st. 7.
[Note 814: ] [ (retour) ] Voici la comparaison de Stace (Théb., l, X):
Ut Lea quam sævo fœtam pressere cubili
Venantes numidæ, natos erecta superstat
Mente sub incertâ, torvum ac miserabile frendens,
Illa quidem turbare globos et frangere morsu
Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit
Pectora, et in mediâ catulos circumspicit irâ.
Et voici la traduction de l'Arioste:
Come Orsa che l'alpestre cacciatore
Ne la pietrosa tana assalita abbia,
Sta sopra i figli con incerto core
E freme in suono di pietà e di rabbia;
Ira la invita e natural furore
A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia;
Amor la intenerisce, e la ritira
A riguardare ai figli in mezzo all'ira.
Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la Thébaïde, Cornelio Bentivoglio, cardinal, sous le nom de Selvaggio Forpora, en a conservé trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:
Qual Leonessa in cavernoso monte
Cui cinse intorno il cacciator numida,
«Stà sopra i figli con incerto cors
E freme in suono di pietà e di rabbia.»
A saltar nello stuolo, a franger dardi
Furor la spinge; amor l'arresta e sforza
«A riguardare i figli in mezzo all'ira.»
J'ai rapproché précédemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de l'Arioste d'une comparaison semblable, tirée des Stances du Polotien, et qui sans doute fut puisée à la même source.
Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le Roland furieux, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le Roland furieux; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose que le Roland furieux, apprenez toujours l'italien.