Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme, qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le Roland furieux, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu sous un autre titre que celui même des cinq chants, I cinque canti. Le premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient partie.

On voit à la simple lecture que c'est une suite du Roland furieux. Les mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du Roland; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce, ou une partie du Roland qui en a été retranchée, ou un second roman épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le Roland furieux. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici, c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord. C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni aucune esquisse du reste.

Aussi les avis ont-ils été partagés en Italie sur ce que c'était que ces cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqués des imperfections et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second poëme romanesque qu'il avait projeté; d'autres, mais sans aucune vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait répandre çà et là dans son poëme. Il suffit de les lire, de voir à quel moment commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnaître qu'ils ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au Roland furieux. En effet, le Ruscelli [815] rapporte un fait si positif, et qui donne une explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et entre autres de Galasso Ariosto, l'un de ses frères. Le premier dessein du poëte avait été que son Roland furieux eût cinquante chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la défaite des paladins à Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en fallait beaucoup qu'il fût à la fin. Il consulta le Bembo et d'autres amis qui le détournèrent de ce dessein. Outre que le poëme serait devenu excessivement long, le dénouement en eût été triste et funeste, ce qu'Homère et Virgile avaient soigneusement évité.

[Note 815: ] [ (retour) ] Voyez sa note intitulée: de i cinque canti, après l'Avis aux lecteurs, dans la bonne édition de Valgrisi, 1556.

L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il avait fait le sacrifice.

Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et en si grand nombre que le Ruscelli ne semble pas trop dire quand il assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait jamais eu l'intention de rendre public.

Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est, au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix pour l'envoyer troubler le cœur de Didier, roi des Lombards, et pour exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode mérite d'être connu.

Dans l'exorde de ce chant, le poëte commence par faire un bel éloge des bons rois, et par féliciter les nations qui vivent sous leur empire [816]. Il s'élève ensuite contre les mauvais rois et les tyrans; mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont eux-mêmes dans le cœur une peine plus horrible encore [817]. Cette peine, c'est le Soupçon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous les maux. «Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit à personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans à qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachés; elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme à craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde [818]

[Note 816: ] [ (retour) ]

Pensar cosa miglior non si può al mondo,

D'un signor giusto e in ogni parte buono, etc.

[Note 817: ] [ (retour) ]

Ma nè senza martir sono essi ancora,

Ch' al cor lo sta non minor pena ogn'ora.

(St. 6.)