[Note 826: ] [ (retour) ] Della ragione poetica, l. II, Nº. XVI, p. 104.

Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus commun que l'impolitesse.


CHAPITRE X.

Roland amoureux, refait par le Berni; Premières entreprises de Roland, poëme du Dolce; Angélique amoureuse, poëme du Brusantini, suite et fin des poëmes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres paladins de France.

Le Bojardo était tombé dans la très-grande erreur de traiter trop sérieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont aussi naturellement étrangers que toutes ces fables de la chevalerie errante et de la féerie; cette même faute fut commise par le plus grand nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de goût égale à l'étendue de son génie, avait aperçu le premier quelle liberté de ton, quelle variété de style y était nécessaire. Il avait donné le vrai modèle de cette sorte de poëmes. Plusieurs poëtes tâchaient de l'imiter; mais ce n'était pas assez, pour y réussir, de sentir que la route qu'il avait frayée était la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui garantît l'imitateur de ne paraître qu'un copiste.

Il existait alors un poëte qui poussait l'originalité jusqu'à la bizarrerie, dont le principal talent était celui de la satyre, et qui, secondé de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de la folie et une liberté presque sans frein. C'était Francesco Berni. Sa Vie appartient à la classe des poëtes satyriques, et je dois en rejeter la notice jusqu'au moment où je m'occuperai d'eux; mais c'est ici le lieu de parler, plus particulièrement que je ne l'ai fait, de son travail sur le Roland amoureux du Bojardo.

On avait beaucoup lu ce poëme avant que l'Arioste eût publié le sien. Mais le Roland furieux fit totalement oublier l'autre; on eut beau y faire une suite, comme degli Agostini; on eut beau le réformer, comme le Domenichi, la seule réforme à y faire était de le refondre tout entier, de le dégager des formes trop sérieuses que le Bojardo lui avait données, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs à la palette de l'Arioste. Le Berni osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de plus étonnant, ce n'est pas qu'il y ait réussi, c'est qu'avec un génie si libre et si indépendant, il se soit assujéti à suivre l'auteur original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est surtout le style qui fait vivre les poëmes; et comme le Roland amoureux, refait par le Berni, et celui de tous les romans épiques italiens qui s'approche le plus du Roland furieux, quant au style, c'est aussi, après le Roland furieux, le roman épique qu'on lit le plus.

Ce n'est pas que le Berni s'élève jamais aussi haut que l'Arioste le fait quelquefois, ni qu'il ait cette vigueur poétique que l'Homère de Ferrare sait presque toujours mêler aux grâces habituelles de son style. Il ne manque cependant pas, quand il le faut, d'une certaine force; mais c'est la facilité, l'abandon qui surtout le caractérisent. Il se joue plus souvent encore que l'Arioste de son art, du lecteur, de lui-même [827]; et il descend plus bas que lui. Tiraboschi lui a reproché d'avoir défiguré son ouvrage par les plaisanteries et les récits trop libres, et même impies qu'il y a insérés [828]. Cependant les circonstances sont presque toujours les mêmes, rendues le plus souvent dans le même nombre de vers; le coloris seul est changé. Il n'est pas, il faut le dire, beaucoup plus libre que celui de l'Arioste; et il est plus brillant, plus poétique que celui du Bojardo. Les locutions prosaïques, populaires, contraires à l'harmonie ont disparu; une expression vive, nombreuse, singulièrement facile et qui paraît toujours couler de source, en a pris la place. Tout est refait, mais à neuf, et sans que l'on reconnaisse nulle part la première main.

[Note 827: ] [ (retour) ] M. Delille, poëme de l'Imagination, c. V.