Pour la créature de l'autre sexe que la Nature projette de former, elle a réuni dans une salle parfumée des plus douces odeurs des objets d'une richesse et d'une beauté qui n'ont rien d'égal sur la terre. Il faudra bien des siècles pour fondre ensemble et amalgamer ces riches matériaux, et pour en faire une femme au-dessus de tout ce que son sexe a jamais eu de plus parfait. La nature indique le temps et le lieu de sa naissance. Elle refuse de dire son nom; mais le poëte l'a reconnue à tant de merveilles. Une seule femme existe en qui on les admire toutes. Là dessus, il désigne si bien la dame de ses pensées, qui était à ce qu'il paraît une très-grande dame, que ses contemporains et surtout elle-même durent facilement l'entendre. Il serait difficile aujourd'hui de le deviner; mais on a peu d'intérêt à le savoir.

Il est temps enfin que Renaud sorte du grand atelier de la Nature. Il avait été jeté par une baleine sur les sables qui conduisent au mont Atlas; la Nature crée un autre gros poisson, à qui elle ordonne de l'engloutir, et qui s'échappe aussitôt par un canal vers la mer Atlantique [893]. Il nage rapidement pendant une demi-journée, et vomit aussi Renaud sur une côte éloignée et déserte [894], où il rencontre d'abord une femme presque nue, dans le plus misérable accoutrement. Sa figure est pâle et hâve, mais son attitude et son langage ont encore de la dignité. A ses pieds sont des balances brisées et un glaive; en un mot, c'est la Justice, autrefois triomphante dans le monde, mais bannie depuis long-temps, et réduite à ce triste état. Elle doit pourtant un jour régner encore sur la terre; et c'est, comme on le prévoit sans doute, au grand André Gritti qu'il appartient de l'y rappeler.

[Note 893: ] [ (retour) ] C. LXI.

[Note 894: ] [ (retour) ] C. LXXI. Les dix chants intermédiaires sont remplis par Charlemagne, Roland, Olivier et les autres paladins.

Renaud s'enfonce dans l'Afrique. Ayant pénétré jusqu'en Éthiopie, il trouve dans un bois charmant un enfant ailé, qui voltige sur les branches et le menace de ses flèches [895]. C'est l'Amour, dont le règne est passé comme celui de la Justice, mais qui espère comme elle un nouveau règne, quand la Nature aura produit le second chef-d'œuvre qu'elle prépare. En attendant, il blesse Renaud d'un de ses traits. C'est dans l'Inde qu'il doit trouver la Beauté qui peut le guérir. Il y a loin; et cette fois ce n'est plus par eau qu'il fait le voyage, c'est dans l'air. Un dragon fond sur lui, le prend dans ses griffes, s'envole, et arrive en douze heures au-delà du Gange avec sa proie [896]. Il l'enlevait ainsi pour le dévorer; mais Renaud une fois à terre, combat le dragon et le tue. Il se met à chercher une belle Juive, dont la renommée lui a fait le portrait. Chemin faisant, il trouve l'Espérance, qui le prend d'abord par la main et pénètre ensuite dans son cœur. Quoiqu'il marchât très-vite, il trouvait encore le chemin long et pénible; mais il rencontre aussi le Temps, qui le prend sur ses épaules, et l'emporte dans son vol rapide. Avec l'Amour, l'Espérance et le Temps, il arrive enfin chez le père de sa belle Juive [897].

[Note 895: ] [ (retour) ] C. LXXX.

[Note 896: ] [ (retour) ] C. XCV.

[Note 897: ] [ (retour) ] C. XCVI.

Je ne dis rien de ses amours, ni de ses guerres contre le roi de Cathay, son rival, ni de toutes les autres aventures qui lui arrivent dans ce pays. La meilleure est qu'il parvient à plaire à sa maîtresse, et qu'il l'engage à prendre avec lui le chemin de la France; mais elle n'y consent qu'à une condition un peu dure. Jusqu'alors elle a été chaste, et veut l'être sept ans encore [898]. Renaud est donc obligé de jurer qu'il ne la troublera point dans ce projet; il le jure, elle le croit, et ils se mettent en route. Je passe encore leurs aventures et leurs rencontres en chemin. La plus singulière est ce qui leur arrive dans une certaine ville de Scythie, dont tous les habitants étaient aveugles. Ils avaient pour roi un maudit borgne, qui abusait tyranniquement de la supériorité que son œil lui donnait sur eux. Renaud le lui crève, et rétablit ainsi l'égalité [899].

[Note 898: ] [ (retour) ] Part. II, c. IV.