[Note 888: ] [ (retour) ] C. L.

Après la première surprise de part et d'autre, Renaud interroge la Nature, qui lui répond et l'instruit sans quitter un instant son ouvrage. Il avait cru que l'esprit de Dieu, l'intelligence divine, était la Nature; que c'était là que tout était créé, et que nul autre que Dieu même ne pouvait rien tirer du néant. Il avait cru de même que la Fortune n'était que la volonté de Dieu; mais puisque la Nature est un être existant par soi-même, il est possible qu'il en soit ainsi de la Fortune. Cela est vrai, lui dit la Nature; la Fortune est ma sœur: Dieu nous créa le même jour; il lui donna l'empire universel sur toutes les choses que je produis. Tu m'as trouvée sous terre en Afrique: tu la trouveras en Asie dans une plaine magnifique et riante; mais il existe une autre femme plus grande que nous deux, que je ne puis te nommer, et que tu trouveras en Europe sur une haute montagne. Renaud jure d'aller chercher cette troisième femme dès qu'il aura trouvé la seconde.

Il propose ensuite des doutes, que la Nature s'empresse de résoudre. De questions en questions, il en fait une dont la solution est remarquable: «Si vous ne créez, dit-il, que le même esprit dans tous les animaux à qui vous donnez la vie, d'où vient que ceux qui sont privés de raison meurent tout entiers, et que de nous autres hommes il reste un autre esprit qui nous rend immortels? D'où vient que la raison se manifeste à l'homme, qu'il a un entendement, et que dans tous les autres animaux, ni la raison, ni l'entendement, ne s'éveillent jamais?--Elle lui répond: Je distribue également les esprits vitaux dans les animaux brutes et dans les hommes; mais j'y place des degrés très-différents d'intelligence: le chien en a plus que le mouton, le serpent plus que la belette, et le dauphin plus que tous les autres poissons. J'en mets encore beaucoup plus dans l'homme, et c'est pourquoi votre savoir surpasse de si loin celui des autres animaux. Quant à cet autre esprit que tu dis être immortel en vous, il n'est point mon ouvrage: si Dieu le fait, qu'il le fasse; je ne sais ce que c'est. Il est très-possible qu'il lui plaise, quand je forme les corps, de mettre quelque chose en vous qui retourne dans ses bras à votre dernier moment; et cela, si tu veux, tu peux le croire [889].» Cette traduction est littérale; le texte prouve de plus en plus ce que j'ai répété plusieurs fois, que les opinions philosophiques les plus hardies étaient communes en Italie au seizième siècle, et que pourvu qu'on n'élevât point de doute sur la discipline, la hiérarchie, et l'autorité du pape, on en pouvait former publiquement sur tout le reste.

[Note 889: ] [ (retour) ]

Quell'altro poi ch'in voi dici immortale

Io non lo fa, se Dio lo fa, se'l faccia;

Che cosa ella si sia non so, ne quale.

Puote esser molto ben ch' a lui ne piaccia

Far, quando i corpi io so, qual cosa in voi

Che torni al vostro fin ne le sue braccia;

E questo, s' a te par, creder lo puoi.

(C. LV, à la fin.)

Renaud demande ensuite comment il se peut que la Nature faisant tous les hommes égaux, les uns soient nobles dans le monde et les autres ne le soient pas; pourquoi les uns portent des ornements que n'ont point les autres, etc. La Nature le renvoie à sa sœur la Fortune pour la solution de ce doute. «Je ne donne, dit-elle, à qui que ce soit plus de noblesse qu'aux autres hommes; c'est la Fortune qui distribue à son gré la noblesse, puisque vous appelez ainsi sur la terre ce que le vulgaire entend par ce mot; mais si tu veux parler de cette illustration, de cette noblesse qui est la véritable, alors je répondrai autrement. Je donne à un petit nombre d'hommes des dispositions particulières à cette noblesse réelle; mais si l'orgueilleuse Fortune ne favorise ceux que j'ai ainsi doués, ils obtiennent rarement et fort tard la noblesse qui dépend d'elle. Elle a sa volonté, moi la mienne. Interroge-la sur ce point quand tu pourras l'entretenir; mais il arrive peu qu'elle donne la raison de ce qu'elle fait; sa réponse ordinaire est: Je le veux [890]

[Note 890: ] [ (retour) ]C. LVI.

Toutes ces explications n'interrompent pas un instant le travail dont s'occupe la Nature. Elle continue de fabriquer une foule d'êtres divers qui s'échappent aussitôt du souterrain; elle donne à Renaud un singulier spectacle. Elle forme un très-joli enfant, lui imprime une petite croix sur l'épaule gauche, et dit au paladin: Cet enfant que tu vois naît en cet instant même à Montauban. Aussitôt l'enfant disparaît, comme tous les autres êtres à mesure qu'ils sont créés. «Ta femme Clarice, reprend la Nature, vient de mettre au monde ce bel enfant, ou plutôt c'est moi qui l'ai produit par ses organes douloureux. Quand tu seras retourné paisiblement auprès d'elle, tu verras qu'il n'y a dans ce fait aucune erreur. Chose admirable! s'écrie le poëte, quand le paladin fut de retour dans sa patrie, après de longs voyages, il y trouva l'enfant que sa femme lui avait donné. Calculant l'année, le mois et le jour, il vit que cet enfant était précisément celui que la Nature avait formé devant lui, et il le reconnut à la petite croix qu'elle lui avait empreinte sur l'épaule [891].»--Si la réputation de Clarice n'était pas aussi bonne qu'elle l'est, on pourrait soupçonner qu'il y a ici quelque allégorie, et que ce petit croisé, fils de la Nature, désignait peut-être un enfant naturel né pendant l'absence de Renaud; mais la dame de Montauban est au-dessus du soupçon, et nous avons ici la preuve que quoique Renaud eût déjà bien fait du chemin depuis qu'il avait quitté la France, il y avait tout au plus neuf mois qu'il en était sorti.

[Note 891: ] [ (retour) ] Ibid.

Il soumet encore une question à la Nature. A-t-elle jamais fait quelque chose qu'elle regarde elle-même comme au-dessus de toutes les autres? Elle lui avoue que dans tous les temps elle a fait de fort belles choses, qu'elle ne s'est pourtant pas entièrement satisfaite, qu'elle prépare de loin deux ouvrages plus parfaits, dont elle n'a fait encore que concevoir l'idée, et qu'elle mettra plusieurs siècles à mûrir. L'un est un homme et l'autre une femme. La Nature fait voir à Renaud quelques-uns des éléments qui doivent entrer dans leur composition. Par exemple, elle conserve, dans un vase de l'albâtre le plus précieux, et dans une liqueur odorante au-dessus de tous les parfums, le cœur du grand César. Renaud est curieux de savoir à quel héros elle le destine, et dans quel temps ce héros vivra. La Nature désigne dans sa réponse le temps même où vivait l'auteur; quant au nom du héros, c'est le doge André Gritti [892], homme en effet d'un grand caractère, et dont le gouvernement eut beaucoup d'éclat, et dans la guerre, et dans la paix; mais quoique la république vénitienne fût alors très-puissante, il y avait encore loin d'un doge de Venise à César.

[Note 892: ] [ (retour) ] C. LVIII.