[Note 881: ] [ (retour) ] Francesco de' Lodovici voyagea en France lors même qu'il composait ce poëme, comme on le voit par un vers du trente-huitième chant de la deuxième partie. Renaud demande à la Fortune le nom d'une belle dame que la Nature s'est plu à former, et qu'elle doit à son tour combler de ses dons. La Fortune lui répond:
Questa haverà il nome il quale ha questa
C' hora vien teco in Francia a tuo contento.
[Note 882: ] [ (retour) ] Ce qui le prouve, c'est que son Anteo gigante est dédié à Lucrèce Borgia, femme du duc Alphonse Ier.; que c'est par ordre de cette princesse que de' Ludovici fit ce poëme, et que ce fut elle-même qui en fut en quelque sorte l'éditeur, comme nous l'apprend l'Avis du lecteur qui précède le poëme.
[Note 883: ] [ (retour) ] Triomphi di Carlo, libro novo di romanzo...... a modo novo da tutti gli altri diverso, etc., Vinegia, 1535, in-4º.
Presque tous les chants ont un exorde, ou un prologue sur différents sujets, selon la fantaisie de l'auteur. La plupart de ces digressions sont assez étendues, et l'agrément n'en est pas, à beaucoup près, en proportion de la longueur. Quoique les chants soient très-courts, souvent l'auteur s'arrête au milieu d'un chant, pour parler de ce qui lui plaît. L'action du poëme est donc à tout moment interrompue; et à peu près un quart des vers y est tout-à-fait étranger. Ce n'est pas dans la partie de cette action qui regarde personnellement Charlemagne qu'il faut chercher de la nouveauté; ce sont toujours de grandes guerres contre des soudans d'Égypte et de Babylone, et des trahisons de Ganelon de Mayence, et toujours des victoires, des conquêtes et des triomphes magnifiques, et des fêtes et des tournois. Mais dans ce roman, comme dans beaucoup d'autres, Renaud se brouille avec Charlemagne et avec son cousin Roland: exilé de France, il va courir le monde, et c'est dans ses voyages que le poëte a fait l'essai d'un merveilleux différent de celui des enchantements et des fées. Des êtres moraux personnifiés, la Nature, l'Amour, le Vice, la Vertu, la Fortune, et même un dieu de l'ancien paganisme [884], sont des personnages qu'il emploie, et dont il tire ou des leçons morales, ou des satires contre les mœurs de son temps, ou des prédictions en faveur de Renaud et surtout en faveur d'André Gritti, alors doge de Venise, à qui le poëme est dédié.
[Note 884: ] [ (retour) ] Vulcain.
Le dessein de Renaud est de passer la mer, de voyager en Syrie, en Palestine; enfin de parcourir la terre jusqu'à la fin de son exil. Je laisse là tout ce qu'il fait avant de s'embarquer; le voilà sur mer, traversant la Méditerranée et parvenu jusqu'auprès de la Sicile. Il n'avait jamais vu de volcans; il en voit un tout en feu dans l'une des îles de Lipari; il demande ce que c'est: son pilote lui répond, comme aurait pu faire celui d'Ulysse ou d'Énée, que c'est là que Vulcain habite et qu'il forge les foudres de Jupiter. Renaud veut aller voir Vulcain dans sa fournaise; il se fait mettre à terre, trouve au pied de la montagne volcanique un petit sentier qui conduit jusqu'au fond du gouffre, y descend l'épée à la main, et arrive enfin à la porte de l'atelier où Vulcain travaillait à grand bruit avec ses cyclopes; il enfonce cette porte d'un coup de pied, dit des injures au dieu boiteux, et n'oublie de lui reprocher ni les difformités de sa taille, ni la parure de son front [885]. Vulcain se met en colère, et veut le frapper de son marteau. Renaud, d'un second coup de pied, le jette en l'air jusqu'au haut du soupirail, d'où le pauvre dieu retombe au beau milieu de la fournaise. Il en sort la barbe et les cheveux grillés. Tapi dans un coin, et tremblant de frayeur, il reconnaît de loin dans la main de Renaud l'épée Frusberte qu'il avait forgée autrefois: alors il reconnaît aussi Renaud, se jette à ses pieds, se réconcilie avec lui, et lui fait présent d'un bouclier et d'un casque, fabriqués jadis pour le dieu Mars; ils se quittent enfin les meilleurs amis du monde. Renaud remonte sur la terre, et de là sur son vaisseau qui reprend aussitôt sa route.
Dunque tu se' colui di cui si spande,
Disse Rinaldo, che le corna porti
Là dove portan gli altri le ghirlande?
(Part. I, c. XL.)
Le vaisseau fait naufrage: une baleine engloutit Renaud, mais c'est pour son bien [886]; car cette baleine va plus vite qu'un trait vers les côtes de Barbarie; et comme il lui cause de grandes douleurs d'entrailles, en s'escrimant de son épée pour tâcher de sortir de prison, elle le vomit en l'air avec une énorme quantité d'eau; il va tomber au loin sur le sable, entre la mer et le mont Atlas: il se trouve sur ses pieds comme un chat, qui, de quelque hauteur qu'on le jette, s'y retrouve toujours. Ce n'est pas de moi qu'est cette comparaison; elle est littéralement du poëte [887]. Dès que le paladin peut se reconnaître, il s'achemine assez tristement vers le mont Atlas; il aperçoit au pied de la montagne un trou creusé dans le roc: par ce trou sort continuellement une foule innombrable d'animaux, de créatures et de figures de toute espèce; toujours curieux d'objets nouveaux, il se décide à y descendre: il s'engage dans un long et obscur défilé, où la foule est si pressée, qu'il a mille peines à la percer; il parvient enfin dans un vaste souterrain tout resplendissant de lumière. Au milieu s'élevait un monticule de terre fine qui n'était mêlée d'aucune matière dure; une femme était auprès, vêtue légèrement, et sans cesse occupée à tirer de ce monticule de la terre, dont elle formait rapidement tous ces êtres que Renaud avait vus sortir des flancs de la montagne. Cette femme, c'est la Nature: c'est dans ce grand atelier qu'elle forme tous les animaux, bipèdes, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, etc.; à mesure qu'elle les crée, ils s'échappent en foule par l'issue qui a servi d'entrée à Renaud, et ils vont remplir le monde. La terre amoncelée dont ils sont formés, se régénère à chaque instant; et la masse est toujours la même [888].
Che forse 'l tranguggiò pel suo men male. (C. XLV.)
E come gatto ben sempre si serra
D'alto cadendo, si che nel terreno
A dar de' propri piedi unqua non erra,
Cosi Rinaldo, etc.