En effet, cet intrépide chevalier qui ignore sa naissance, qui va partout cherchant son père, se recommandant à Dieu, redressant les torts, replaçant les rois sur leurs trônes, pourfendant les géants et les oppresseurs, arrivant, comme Énée, chez la Sibylle de Cumes, apprenant d'elle, et de quel sang il est né, et ce qu'il doit faire pour pénétrer jusqu'au centre de la terre, par le puits de St.-Patrice; allant en Irlande chercher ce puits, y descendant instruit par de bons ermites à conjurer par le nom de Jésus tous les dangers qui vont le menacer, toutes les diableries dont il va être témoin, se faisant, dans toutes ces longues épreuves, un rempart de ce nom et du signe révéré des chrétiens, n'a rien qui puisse effaroucher la pudeur. Et pourtant une de ces épreuves se sent beaucoup trop encore des anciens penchants de Tullie; c'est celle que l'antique Sibylle lui fait subir dans sa demeure souterraine. Elle s'y est conservée toute jeune et toute fraîche, au moyen d'un changement de peau qu'elle éprouve toutes les semaines, lorsqu'elle est transformée en couleuvre, car l'imagination moderne du vieux romancier n'a pas manqué de faire de cette Sibylle une fée. Elle reçoit donc le chevalier comme l'aurait reçu Alcine. Le soir enfin, après un souper délicat et splendide, voulant prendre sa revanche d'une première tentative qui lui avait mal réussi, elle conduit Guérin dans une chambre éclairée par deux grosses escarboucles; elle le fait mettre au lit, s'y met sans façon près de lui, et nul détail n'est épargné pour nous faire comprendre à quel péril le Meschino était exposé, s'il n'eût employé la recette du saint nom, qui le tire de tous les mauvais pas [939].
Fe por nel letto il cavaliero intanto,
Ed ella ignuda gli si pose a canto.
Se sarai buon guerrier, se sarai forte,
Contr' a i colpi mortali, or fia mestiero
Guerrin, se vuoi scampar l'eterna morte.
Eccoti le belleze accanto scorte,
Rimira il viso bello e non altiero.
La luce quel bel petto ti dimostra
Dove di pari amor con gli occhi giostra,
Ecco le svelte e pure braccia, dove
Vena non macchia il terso avario puro;
Nessuna delle tonde peppe move
Ordin dal luogo suo; come si duro
Quivi ti tien? etc. . . . . . . . .
Ella, ch' a gli occhi il debita tributo
Che'l piacer sia d'apresso conosciuto,
Accosta il petto del Meschino al seno,
E comincia il carnal dolce saluto.
Il cavalier si strugge e si vien meno,
Com' à uno a chi bevanda avelanata
In una sete estrema gli sia data.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tornagli a mente il dir di quei romiti
E disse al fin, per no restar cattivo:
Tu via e veritade e somma vita,
Tu Cristo Nazareno, ora m'aita.
Tre volte nel suo cor tacito disse
Queste di sacro pien sante parole
Ch' ebbero forza far ch' ella partisse,
Del letto, se ben vuole ò se non vuole, etc.
(C. XXV.)
Je dois ajouter, en conscience, que les plus vifs de ces détails ne sont point dans le vieux roman italien en prose [940], et ne sont dus qu'à la muse dévote qui s'était emparée de ce sujet, tant les premières habitudes ont d'empire! Au reste ce chant comme tous les autres, commence par une prière ou invocation adressée au Très-Haut, et ensuite à la Sainte-Trinité, pour qu'ils soient toujours en aide au bon chevalier. Tous ces débuts de chants sont des prières à peu près semblables. Enfin, à ce seul endroit près, que l'on peut passer si l'on veut, comme on est averti dans l'Arioste de passer la Nouvelle de Joconde, tout respire dans ce poëme l'édification la plus parfaite. Si l'on en excepte ce seul chant, ni femme, ni veuve, ni vierge ne se durent croire obligées de cacher un si chaste ouvrage. Mais éprouvèrent-elles le même attrait à le lire; et ce dangereux Orlando ne se glissa-t-il pas souvent sous le pupître, sur lequel l'édifiant Meschino était ouvert?
[Note 940: ] [ (retour) ] Voyez le chap. CXLVI de la première édition, 1473, in-fol. Come la Sibilla molto instava Guerrino di Luxuria, etc.
NOTES AJOUTÉES.
[Addition à la note[298].--]Ce titre de Lancelot de la Charrette, donné par Chrestien de Troyes à l'un de ses romans, n'est fondé, ni, comme quelques auteurs l'avaient avancé, sur ce que la mère de Lancelot était accouchée de lui dans une charrette, ni, comme l'a plus récemment écrit M. Chénier, parce que la méchante fée Morgane enferma plusieurs fois Lancelot dans le château de la Charrette. Ce n'est pas non plus, comme il l'a cru, la seconde partie seulement, ajoutée par Godefroy de Ligny, qui porte ce titre, c'est le roman tout entier commencé par Chrestien, et fini par ce continuateur; et l'auteur lui donne ce titre à cause du grand rôle qu'une charrette y joue. Lancelot, qui cherche de tous côtés la reine Genèvre, est engagé par un méchant nain à monter, pour la joindre plus vite, dans une charrette qu'il conduit. Or cette voiture était alors celle où l'on ne plaçait que les criminels condamnés à mort pour des crimes honteux.
De ce servoit charrette lors
Dont li piloris servent ors;
Et en chascune boene vile