[Note 941: ] [ (retour) ] Manuscrit de la Bibl. imp., fonds de Cangé, Nº. 78.

Lancelot, qui a été vu dans cet équipage, fait long-temps les exploits les plus étonnants, sans pouvoir effacer le mauvais effet que la vue de sa voiture a produit; ce qui fait naître, l'un après l'autre, plusieurs incidents singuliers. Dans le grand roman de Lancelot-du-Lac, ce héros est en effet détenu par la fée Morgane au château de la Charrette; mais le romancier ne dit pas l'origine de ce nom; rien n'annonce dans ce château ce qui le lui a fait donner, et il n'y a aucune liaison entre cet épisode et le roman commencé par Chrestien de Troyes. Dans son discours sur les anciens romans français, imprimé en 1809 (Mercure du 14 octobre), M. Chénier, dont la perte prématurée a été si douloureuse pour tous ceux qui préfèrent la gloire littéraire de la France à un sot esprit de parti, a fort bien démêlé quelques erreurs des écrivains qui ont traité avant lui cette matière; mais il est lui-même tombé dans quelques autres. Il ne croit point que les romans en prose aient précédé nos vieux romans en vers; il fait deux poëtes de Huistace, auteur du Brut, et de Gasse auteur du Rou, quoique maître Gasse, Vace, Vistace, Huistace, et comme quelques-uns l'ont appelé, Eustace ou Eustache, ne soient très-probablement que le même poëte. Au contraire, il veut que Chrestien de Troyes soit le même que Manessier ou Menessier, et il affirme que ce dernier nom est le véritable (erreur, au reste, qu'il partage avec la plupart de nos historiographes et biographes littéraires), tandis que Manessier ne fut que le second continuateur du roman de Perceval le Gallois, que Gaultier de Denet continua le premier après Chrestien; il fait vivre sous Léon X le Bojardo, qui était mort avant la fin du quinzième siècle, etc. Ces inexactitudes et quelques autres semblables n'empêchent pas qu'il ne soit infiniment à regretter que M. Chénier n'ait pas achevé l'ouvrage dont ce Discours fait partie. En revoyant son travail, il les eût facilement reconnues et corrigées, et nous aurions sur l'histoire de notre littérature un bon ouvrage qui nous manque, et que personne n'est en état de faire aussi bien que lui.

[Page 160, ligne 10.--]«Il est certain que le succès de cette dernière fiction (Artus et sa Table ronde) avait précédé de plus d'un siècle, même en France, celui de l'autre (Charlemagne et ses pairs.)»--Cependant, si l'on en croit M. de Caylus [942], la fable de Charlemagne avait non-seulement précédé la fable d'Artus, mais lui avait servi de modèle. Les Anglais ne voulurent pas nous céder en fictions héroïques; ils opposèrent un de leurs héros au nôtre, et une chevalerie britannique à notre chevalerie. Les choses allèrent même plus loin. Les Français prétendaient descendre de Francus et d'Hector; les Anglais voulurent descendre de Brutus, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée. L'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth consacra cette filiation. A l'égard de l'antiquité, les choses devenaient donc égales entre eux et nous; et le choix qu'ils firent d'Artus pour leur héros dans le moyen âge, leur donnait sur nous l'avantage d'environ deux siècles d'antériorité; en sorte, comme le dit M. de Caylus [943], que le règne de Charlemagne devenait une copie du sien.

[Note 942: ] [ (retour) ] Academ. des Inscr., t. XXIII, Histoire, p. 239.

[Note 943: ] [ (retour) ] Ibidem.

Les rapports entre Charlemagne et Artus sont sensibles, et en accordant, avec M. de Caylus, la priorité aux fables qui portent le nom de Turpin, l'imitation dans les autres est mal voilée. «Artus et Charlemagne, dit-il, ont chacun un neveu très-brave, qu'ils ont aimé uniquement; Roland et Gauvain ont joué le même rôle. Personne n'ignore la quantité de guerres que Charlemagne eut à soutenir; Artus, aussi grand guerroyeur, en a soutenu douze. Ils ont tous deux combattu les païens; tous deux ont eu affaire aux Saxons; tous deux ont fait grand nombre de voyages; la générosité à donner le butin à leurs capitaines est la même dans l'un et dans l'autre. Charlemagne était sobre, sa table était frugale; il n'y admettait ses amis et les grands de son royaume qu'aux jours de fêtes solennelles. Artus a tenu exactement la même conduite. Les douze pairs de l'un répondent aux douze chevaliers de la Table ronde de l'autre....» S'il n'est parlé des douze pairs dans notre histoire que long-temps après Charlemagne, l'établissement de la Table ronde ne se trouve nulle part; l'auteur du Brut convient lui-même que toute cette histoire est pleine de fables [944]; il dit aussi que ce qu'on rapporte du roi Artus n'est ni tout-à-fait vrai, ni tout-à-fait faux [945], mais qu'on a fait beaucoup de contes auxquels son courage et ses grandes qualités ont donné lieu, etc. «Il est donc très-vraisemblable, conclut M. de Caylus, que toute l'histoire d'Artus s'est formée sur celle de Charlemagne; que le règne de ce dernier prince a été la source de toutes les idées romanesques qui ont germé dans les siècles suivants; et qu'avant les romans qui nous restent, il y en avait de plus abrégés qui ont servi de canevas à tant d'imaginations bizarres [946]

[Note 944: ] [ (retour) ]

Fist Artus la réonde table

Dont Bretons dient mainte fable.

[Note 945: ] [ (retour) ]

Ne tot mensonge ne tot voir,

Ne tot folie ne tot savoir.

[Note 946: ] [ (retour) ] Ub. supr., p. 243.

Cela est très-bien s'il ne s'agit de décider qu'entre la Chronique de Turpin et celle de Geoffroy de Montmouth; mais si Thélésin et Melkin ont existé dès le sixième siècle; si l'un, contemporain d'Artus, a fait un livre des exploits de ce roi [947]; si l'autre a écrit peu de temps après sur Artus et sa Table ronde [948], l'imitation restant sensible, c'est nous, et non plus les Anglais qui sommes les imitateurs. Il resterait à examiner si ces deux auteurs, dont deux bibliographes ont parlé, mais dont M. Warton, dernier historien de la poésie anglaise, ne parle pas [949], ont en effet existé, et s'ils ont écrit les histoires qu'on leur attribue, mais dont il n'existe aucune édition, et dont on ne cite aucun manuscrit: c'est une question que je crois n'avoir point été encore examinée, et que je renvoie, comme digne de l'être, aux archéologues britanniques.