CHAPITRE Ier.

Tableau de la situation politique et littéraire de l'Italie au 16e. siècle. Influence des gouvernements italiens sur les progrès et l'éclat des lettres et des arts. A Rome, les papes Jules II, Léon X, Clément VII; à Florence, les grands-ducs Cosme 1er. François et Ferdinand de Médicis.

Si nous devions considérer ici l'Italie sous tous les rapports qui intéressent l'historien, le politique et le philosophe, l'examen de ce qu'elle fut pendant le cours du seizième siècle nous arrêterait long-temps. Les événements dont elle fut le théâtre, les grandes puissances qui s'y heurtèrent, la part que prirent dans leur querelle les gouvernements italiens, les intrigues qu'ils firent jouer et celles où ils furent enveloppés, les changements de constitution que quelques-uns éprouvèrent, en un mot leurs vicissitudes de toute espèce, qui ne furent jamais ni plus nombreuses, ni plus rapides, fourniraient une trop ample matière de recherches et de discussions. Mais ce que ces circonstances eurent d'influence sur le sort des lettres est ce que nous devons principalement, ou même presque uniquement examiner; et ce point de vue, immense encore, les resserre cependant et les circonscrit. Voyons donc, comme nous l'avons fait pour les autres siècles, quels furent pendant celui-ci en Italie les gouvernements qui se distinguèrent par leur amour pour les lettres, et qui s'honorèrent le plus eux-mêmes en leur accordant des encouragements et des honneurs.

L'histoire des papes avait cessé d'être celle des chefs d'une religion; elle était devenue l'histoire des souverains d'un état qui s'était agrandi par les effets d'une politique souvent coupable, mais constante et toujours dirigée vers le même but au milieu des fluctuations de la politique des autres puissances. Les crimes d'Alexandre VI, l'assassinat, l'empoisonnement, la débauche et l'inceste, ne l'avaient pas empêché d'accroître considérablement les possessions du Saint-Siége. Les crimes de César Borgia, son fils, encore plus scélérat que lui, réunirent au domaine de l'Église les petits états dont il détruisit les princes par le fer et par le poison; et lorsque la nature fut enfin vengée par la mort de ce père et de ce fils, également exécrables, l'état de Rome se trouva plus grand, plus stable, plus de pair avec les autres puissances de l'Europe qu'il ne l'avait jamais été sous les papes les plus ambitieux et sous les pontifes les plus saints.

Il ne manquait plus qu'un pape guerrier à ce trône, qui, par sa constitution singulière, prescrivait aux autres ce qu'ils devaient croire pour lui fournir les moyens de s'élever au-dessus d'eux; Jules II, successeur presque immédiat d'Alexandre [1], donna au monde ce spectacle. Selon la religion, c'en était un très-scandaleux, sans doute; on vit alors le vicaire du Christ armer la France et l'Europe entière contre Venise dans la fameuse ligue de Cambrai; on le vit, après avoir abaissé les Vénitiens par les armes de notre bon et trop crédule roi Louis XII, se liguer contre lui avec les Vénitiens eux-mêmes, et, pour le chasser de l'Italie, pour en chasser, disait-il, tous les barbares, mettre l'Italie en feu. Selon la politique, c'est autre chose; un grand homme, qu'on accuse souvent d'injustice envers les papes, Voltaire, plus juste envers Jules que tous nos historiens, a pris contre eux sa défense. «Nos historiens, dit-il, blâment son ambition et son opiniâtreté; il fallait aussi rendre justice à son courage et à ses grandes vues: c'était un mauvais prêtre, mais un prince aussi estimable qu'aucun de son temps [2]

[Note 1: ] [ (retour) ] Après Pie III, qu'il avait eu l'adresse de faire élire, pour écarter le cardinal d'Amboise, et qui mourut vingt-quatre jours après. Élu le 22 sept. 1503 (mois qui n'a que vingt-huit jours), couronné le 1er. octobre, il mourut le 18. (Muratori, Ann. d'It.)

[Note 2: ] [ (retour) ] Essai sur les Mœurs et sur l'Esprit des Nations, ch. 13.

Ce grand-prêtre guerrier de la religion d'un Dieu de paix, tout occupé qu'il était des projets de son ambition, qui n'aspirait à rien moins qu'à le faire régner sur l'Italie entière, et de ses expéditions militaires qui tendaient toutes vers ce but, avait trop de grandeur dans l'ame et d'étendue dans l'esprit, pour ne pas vouloir tirer des beaux-arts et des lettres une partie de l'éclat de son règne. Ce fut lui qui entreprit la grande basilique de St.-Pierre, et c'en serait assez pour l'immortaliser dans l'histoire des arts [3]. De grands artistes et des gens de lettres recommandables trouvèrent en lui un protecteur [4]. Il voulut aussi, dit-on, ajouter à la bibliothèque du Vatican une autre bibliothèque pour l'usage particulier des souverains pontifes; elle était moins précieuse par le nombre des livres que par le choix; le local en était commode, très-agréablement placé, décoré de marbres et de peintures du meilleur goût. Le Bembo en parle dans une de ces lettres [5]; Tiraboschi, en le citant [6], avoue qu'on ne trouve nulle part ailleurs aucune mention de cette bibliothèque; mais cette lettre est adressée au pape lui-même, et malgré l'observation de Tiraboschi, les expressions en sont trop positives pour que l'on puisse douter du soin que Jules II mettait alors [7] à former cette bibliothèque.

[Note 3: ] [ (retour) ] Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VII, part I, p. 12.