Ce n'est pas non plus sans surprise qu'on reconnaît dans ce détestable poëme des imitations évidentes d'Homère. Celle que nous avons déjà observée n'est pas la seule. Dans les conseils que Charlemagne assemble souvent, dans les combats, dans les ambassades, l'auteur ne peut pas n'avoir point emprunté de l'Iliade et de l'Odyssée l'idée des discours longs et fréquents que se tiennent ses héros, quelques formes dont ils se servent en commençant presque tous ces discours, le soin de faire répéter, par celui qui porte un message, les propres mots de celui qui l'envoie, des locutions telles que celle-ci: Il dit alors dans son cœur, ou alors s'adressant à son cœur, il dit: etc. [353]. Mais tout cela est en pure perte. La platitude continue du style fait tomber à chaque instant le livre des mains, et il faut un autre mobile que la simple curiosité pour le reprendre. Le poëte parle cependant beaucoup de la douceur de ses vers et des couleurs dont il sait revêtir cette belle histoire. Comme l'auteur de Beuves d'Antone, il finit chacun de ses chants par un adieu à ses auditeurs [354], ou par une prière contenue le plus souvent dans un seul vers qui est le dernier [355], et il les commence tous en rappelant où il en est resté de son récit, ou quelquefois en faisant une nouvelle invocation au grand Jupiter, à Dieu le père, à Dieu le fils, au Roi des rois, au Soleil des soleils [356] pour qu'ils soutiennent sa voix, et son génie dans une si noble entreprise.
[Note 353: ] [ (retour) ] La Spagna, passim.
Signori, io vo finir questo cantare,
Ed ire a bere e rinfrescarmi alquanto;,
E se voi siele stanchi d'ascoltare,,
Voi ben potete riposar in tanto.
(c. VI.)
Or lasciamo Astolfo armato al ballo,
E nell' altro cantar, senza più resta,,
Vi conterò come lui fu abbattuto.,
«Cristo vi sia sempre in vostro ajuto.»
(c. II.)
Nel canto seguente dirò la danza,
E la pugna che fecero con pagani.,
«Tutti vi facci Iddio allegri e sani, etc.
(c. VII.)
Signori, io dissi nell' altro cantare,
Si come y due baron, etc.,
(c. V.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Signori, vi lasciai nel quinto detto,
Come conquiso fu il baron perfetto.
(c. VI.)
Donami, o gran Giove, o nobile sire,,
Ingegno di seguir l'istoria bella, etc.
(c. IV.)
Ces Homères du quatorzième siècle allaient, comme nos Troubadours et nos Trouvères du douzième, récitant ou chantant leurs vers dans les châteaux et dans les villes; et c'est pour cela qu'au commencement et à la fin de presque tous les chants de leurs poëmes, ils se mettent en scène avec leur auditoire, annoncent ce qu'ils vont dire ou rappellent ce qu'ils ont dit. La forme des stances par octaves est extrêmement propre à cet objet, et c'est sans doute pour cela que cette division commode et harmonieuse est restée en possession de l'épopée italienne, malgré ce qu'il en coûte quelquefois à la vraisemblance, et la gêne qui en résulte pour le poëte. On raconte de l'ancien Homère que la fortune l'avait réduit à recevoir de ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter le prix de ses compositions sublimes; c'est encore une ressemblance que l'auteur du poëme de l'Espagne voulut avoir avec lui; et afin qu'on ne l'ignorât pas, il a consigné cette circonstance à la fin de son cinquième chant: «Qu'il vous plaise maintenant, dit-il, mettre un peu la main à votre bourse, et me faire quelque présent.»
Ch' ora vi piaccia alquanto por la mano
A vostre borse, e farmi dono alquanto,
Che quì ho già finito il quinto canto.
Ces vers constatent mieux que ne le pourraient faire de longues dissertations cette mendicité poétique. En ne rougissant point d'en faire mention dans son poëme, l'auteur semble prouver qu'elle était passée en usage. Il n'a même pas voulu qu'on ignorât son nom, et il le décline tout au long dans sa dernière stance. Il se nommait Sostegno de' Zanobi ou Zinabi, de Florence [357], mais on n'en est pas plus avancé, car l'on ne trouve nulle part rien qui nous puisse apprendre ce que c'était que ce rimeur florentin. Sa manière est absolument la même que celle de l'auteur de Beuves d'Antone: tout annonce qu'ils étaient contemporains, et le Quadrio le confirme en disant qu'il a vu entre les mains du célèbre chanoine Baruffaldi un manuscrit de la Spagna, sur parchemin, orné de belles miniatures, dont l'écriture était certainement du quatorzième siècle [358].