Morgant trouve Roland occupé du siége de Babylone. Il lui est d'un grand secours, et décide la victoire. Il abat, lui seul, une tour qui défendait une des portes, et fait d'autres prouesses si étranges que les habitants ouvrent leur ville, se rendent à Roland, et le proclament soudan de Babylone. Il ne l'est pas long-temps; les nouvelles qu'il reçoit de France l'engagent à y retourner. Le motif qui lui fait quitter un trône est fort généreux. Ganelon de Mayence s'est pris lui-même dans les fils compliqués d'une intrigue qu'il avait ourdie contre Renaud, Roland et Charlemagne. Il est en prison chez une vieille et horrible magicienne, mère d'une race de géants, et c'est pour l'en délivrer que nos paladins reviennent en France. C'était un fourbe et un scélérat, mais paladin comme eux, aussi brave qu'un autre les armes à la main, et beau-frère de Charlemagne. On pense bien que cette longue route ne se fait pas sans de grandes et surprenantes aventures. La plus triste pour Roland est que, avant même de partir, il perd son fidèle Morgant. En descendant d'une barque, sur le bord de la mer, le géant est pincé au talon par un petit crabe, et néglige sa plaie; elle s'envenime si bien qu'il en meurt [400]. Si l'on peut supposer un but raisonnable à l'auteur de tant d'extravagances, le Pulci, n'a pu en avoir d'autre que de se moquer de toutes ces aventures de géants qui étaient alors si fort à la mode, en faisant mourir ridiculement les deux plus terribles qui figurent dans son poëme, l'un à force de rire, l'autre, qui en est le héros, par la piqûre d'un crabe.
[Note 400: ] [ (retour) ] C. XX, st. 20 et 21.
Les paladins, arrivés au château de l'affreuse sorcière où Ganelon est détenu, tombent aussi dans ses pièges, et y seraient restés enchaînés si Maugis ne les en eût retirés tous par ses enchantements. De nouvelles aventures les séparent, d'autres les rejoignent; ils retournent dans le Levant, puis repassent en Europe. Charlemagne, toujours trahi par le perfide Ganelon, lui pardonne toujours. Après une longue guerre que ce traître lui avait suscitée, l'empereur de retour à Paris s'y croyait en paix. Il était vieux et en cheveux blancs; il espérait que Ganelon, à peu près aussi vieux que lui, avait perdu de sa malveillance ou de son activité. Mais Ganelon, infatigable dans sa haine comme inépuisable dans ses ressources, parvient encore à susciter contre la France deux armées de Sarrazins à la fois; l'une de Babylone, conduite par l'amazone Antée; l'autre d'Espagne, commandée par le vieux roi Marsile. Charles rassemble toutes ses forces; ses paladins font des prodiges; il en fait lui-même, et la célèbre épée Joyeuse se baigne encore une fois dans le sang des infidèles. Marsile, qui est le plus sage des rois sarrazins, négocie la paix. Antée la conclut de son côté, et retourne dans ses états. Charles répond aux propositions de Marsile, mais il a l'imprudence d'accepter l'offre que lui fait Ganelon d'aller en Espagne suivre auprès de ce roi une négociation si importante. La suite en est telle qu'on l'a vue dans la Spagna et dans la Chronique de Turpin; mais les détails sont fort embellis; et dans les quatre chants qui restent, le Pulci, lorsqu'il renonce au ton plaisant qui règne dans presque tout son poëme, se montre véritablement poëte.
La scène dans laquelle il représente Ganelon faisant son traité avec Marsile prouve qu'il l'était lors même qu'il ne s'élevait pas au style héroïque, car elle n'est pas écrite beaucoup moins familièrement que le reste. Cette scène, à cela près, forme un tableau parfait. Marsile, après une fête qu'il donne dans ses jardins à l'envoyé de Charlemagne, congédie toute sa cour, reste seul avec lui, et le conduit auprès d'une fontaine entourée d'arbres chargés de fruits [401]. Le soleil commençait à baisser. Lorsqu'ils sont assis dans ce lieu mystérieux, Marsile fait l'exposé de toute sa conduite avec Charlemagne: il remonte jusqu'au temps de la jeunesse de cet empereur, lorsqu'il était venu se cacher à la cour d'Espagne sous le nom de Mainetto. Il met tous les torts du côté de Charles, et prétend s'être toujours comporté en véritable ami. Pour récompense, dès que Charles a été sur le trône, il lui a déclaré la guerre; trois fois il a enlevé la couronne d'Espagne, et il la lui veut enlever encore, pour la mettre sur la tête de son neveu Roland. Pendant ce temps, Ganelon a les yeux fixés sur l'eau de la fontaine, non pour s'y voir, mais pour observer sur le visage de Marsile si ses plaintes sont sincères [402]. Marsile qui, de son côté lit dans les yeux de Ganelon, s'ouvre à lui davantage, et finit par lui faire entendre que si jamais il pouvait être défait de Roland, il ne craindrait plus rien de Charlemagne, et ne tarderait pas à s'en venger. Le Mayençais saisit cette ouverture, avoue au roi les injures personnelles qu'il a reçues de Roland et d'Olivier, la haine et le ressentiment qu'il en conserve. Il propose enfin à Marsile de lui livrer non-seulement Roland et Olivier, mais toute l'élite de l'armée de Charlemagne dans la vallée de Roncevaux. Cette proposition est acceptée, les moyens sont concertés, et le traité conclu.
[Note 401: ] [ (retour) ] C. XXV, st. 52 et suiv.
[Note 402: ] [ (retour) ] Ibid., st. 53.
Aussitôt des prodiges et des signes éclatent dans l'air; le soleil se cache, le tonnerre gronde, la grêle tombe, une tempête affreuse s'élève; la foudre vient frapper, fendre et brûler un laurier auprès de Ganelon et du roi; à la lueur des éclairs, ils voient les eaux bouillonner, se déborder hors de la fontaine en ruisseaux rouges comme du sang, qui, partout où ils se portent, brûlent le gazon et les plantes. Un caroubier couvrait de son ombre toute la fontaine: c'est l'arbre auquel on dit que Juda se pendit; ce caroubier sua du sang, puis se dessécha tout à coup, se dépouilla de son écorce et de ses feuilles, et Ganelon sentit tomber sur sa tête un fruit qui lui fit dresser les cheveux.
Il n'en exécute pas moins son plan. Il écrit à Charlemagne que Marsile consent à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Ce tribut dont il lui fait un détail pompeux, il faut que Charles vienne le recevoir en personne, qu'il envoie au-devant de Marsile et de ses présents son neveu Roland, Olivier et vingt mille hommes d'élite à Roncevaux dans les Pyrénées, qu'il attende lui-même à Saint-Jean-Pied-de-Port, avec le gros de son armée. Le roi sarrazin ira jusque-là lui rendre solennellement hommage. Charles, crédule comme à son ordinaire, donne dans le piége, et fait ses dispositions, taudis que Marsile fait de son côté celles que Ganelon lui a conseillées, et que la valeur et la force surnaturelle de Roland et de ses compagnons d'armes lui ont fait juger nécessaires. Cent mille hommes les attaqueront d'abord; mais il faut s'attendre qu'ils seront détruits et qu'il n'en échappera peut-être pas un seul. Une seconde armée de deux cent mille hommes leur succédera sans intervalle; il en périra encore un bon nombre; elle sera même forcée à la retraite; mais alors une armée de trois cent mille hommes est sûre d'accabler ce qui restera de paladins et des vingt mille Français. Cela est gigantesque et déraisonnable sans doute. Il y a pourtant dans ces exagérations un sentiment de l'héroïsme français qui serait orgueil dans un poëte national, mais que dans un poëte étranger nous pourrions regarder comme un hommage; et quand on a été témoin de ce qu'ont souvent fait nos intrépides armées, on est tenté de trouver tout cela vraisemblable.
Dans les romans que le Pulci prenait pour guides, Renaud n'avait aucune part ni à la bataille de Roncevaux ni à ses suites. Renaud était encore une fois retourné en Orient, et le poëte avoue qu'il n'aurait su comment s'y prendre pour l'en faire revenir; mais un ange du ciel (et par-là il entend son cher Ange Politien), le lui a montré dans Arnauld, poëte provençal, qui certes lui paraît un digne auteur [403]. Il fait ici une digression plaisante, telle qu'en permet ce genre libre, dont il a donné le premier exemple. «Je sais, dit-il, qu'il me faut aller droit, que je ne puis mêler à mes récits un seul mensonge [404], que ce n'est pas ici une histoire faite à plaisir, que si je quitte d'un seul pas le droit chemin, l'un jase, l'autre critique, un autre gronde, chacun crie à me faire devenir fou. Ce sont eux qui le sont; aussi ai-je choisi la vie solitaire, car le nombre en est infini. Mon académie ou mon gymnase est le plus souvent dans mes bosquets. Là, je puis voir et l'Afrique et l'Asie: les nymphes y viennent avec leurs corbeilles, et m'apportent les plus belles fleurs. C'est ainsi que j'évite mille dégoûts trop fréquents dans les villes; c'est ainsi que je ne me rends plus à vos aréopages, messieurs les gens d'esprit, toujours si empressés à médire [405].» On reconnaît ici un genre de plaisanterie de très-bon goût dont l'Arioste et le Berni ont souvent fait usage, et qu'a si bien imité parmi nous le génie flexible de Voltaire.
Un angel poi dal ciel m'ha mostro Arnaldo
Che certo uno autor degno mi pare, etc.
(C. XXV, st. 115.)