[Note 410: ] [ (retour) ] St. 229, 230 et 231.
Astaroth est, comme on le voit, un géographe et un astronome très-avancé pour son siècle, mais sa grande passion est la théologie. Renaud est curieux de savoir si les Antipodes sont de la race d'Adam, et s'ils peuvent se sauver comme nous. Le Diable, tout en disant qu'il ne faut pas le questionner là-dessus, répond que le Rédempteur se serait montré partial, si ce n'était que pour nous qu'Adam eût été formé, et s'il n'avait été lui-même crucifié que pour l'amour de nous [411]. Astaroth ne doute pas qu'un jour la même foi ne réunisse tous les hommes; c'est celle des chrétiens qui est la seule véritable et certaine. Il parle de la Vierge glorifiée dans le ciel, d'Emmanuel, du Verbe saint, de l'ignorance invincible et de l'ignorance volontaire. Enfin ce Diable là est tout aussi savant que le serait un docteur de Sorbonne. Il ne faut point qu'une fausse délicatesse nous empêche de déterrer ces traits caractéristiques dans un poëme qu'on ne lit guère, et d'où on ne les a jamais tirés. Ils servent à faire connaître non-seulement une littérature, mais une nation et un siècle.
Dunque sarebbe partigiano stato
In questa parte il vostro Redentore,
Che Adam per voi quassù fosse formato
E crucifisso lui per vostro amore, etc.
(St. 233 à 244.)
Toutes ces digressions théologiques, ainsi que les passages relatifs à la forme du globe terrestre, à la navigation et aux Antipodes, ont fait penser que le célèbre Marsile Ficin, ami du Pulci, avait eu part à la composition de son poëme, ou au moins de ce vingt-cinquième chant. Le Tasse le dit positivement dans une de ses lettres [412]; mais sans le secours de ce philosophe platonicien, Louis Pulci, qui était lui-même très-savant, peut avoir eu l'idée d'étaler, dans ce singulier épisode, une partie de ses connaissances. Pour ne pas enfouir ce qu'il savait d'histoire naturelle, il fait aussi rouler sur cet objet l'entretien entre Renaud et Astaroth, dans la dernière journée de leur voyage, et le Diable décrit fort bien des animaux, les uns fabuleux, les autres réels, dont il est parlé dans les naturalistes et les historiens de l'antiquité [413].
[Note 412: ] [ (retour) ] Nel Morgante, Rinaldo portato per incanto va in un giorno da Egitto in Roncisvalle a cavallo. E cito il Morgante perchè questa sua parte fu fatta da Marsilio Ficino, ed è piena di molta dottrina teologica. (Torquato Tasso, Lettere poetiche, let. 6.) D'après ce passage, en effet très-positif, Crescimbeni affirme que le Tasse est d'avis que Marsile Ficin eut part à la composition du Morgante, vol. II, part. II, l. III, des Commentaires. Mais l'auteur de la Vie du Pulci (édition du Morgante donnée à Naples, sous la date de Florence, 1732, in-4º.) dit là-dessus dans une note: «Dio sa s'è vero. Non vi è altro argomento se non che quello spirito dice molte cose teologiche; ma anche senza il Ficino può essere che il Pulci le sapesse.
[Note 413: ] [ (retour) ] C. XXV, st. 211 à 232.
Enfin, leur course aérienne est terminée; ils arrivent à Roncevaux. Les diables y déposent les deux chevaliers et les quittent. La bataille était commencée. Roland et les autres paladins voyant qu'on les avait attirés dans un piége, et tous décidés à mourir en braves, étaient parvenus à repousser le premier corps d'armée des Sarrazins. En ce moment, Renaud et Richardet pénètrent jusqu'à eux; ils s'embrassent avec la plus grande tendresse. La seconde armée de Marsile s'avance, et le combat recommence avec une nouvelle fureur. Il y a de très-beaux détails; il y en a de touchants, et d'autres où le tour d'esprit de l'auteur le ramène au comique et même au burlesque.
Voici un exemple des traits touchants qu'il y a semés. Le jeune Baudouin de Mayence, fils vertueux du traître Ganelon, combat avec les paladins, sans se douter de la trahison de son père. Celui-ci lui a donné une soubreveste brillante, en lui ordonnant de la porter toujours par-dessus ses armes; c'est Marsile qui lui en a fait présent, et il a été convenu avec ce roi que les troupes sarrazines, averties par ce signal, épargneront Baudouin dans le combat. Roland est instruit que ce jeune homme porte la soubreveste de Marsile. Baudouin le rencontre et se plaint naïvement à lui; il ne sait à qui s'en prendre; il cherche à donner ou à recevoir la mort; il attaque les Sarrasins, et tout le monde s'écarte de lui. Roland, irrité contre le père et ne pouvant croire le fils innocent, lui répond: «Quitte ta soubreveste, tu seras bientôt éclairci, et tu verras que Ganelon ton père nous a tous vendus à Marsile.» Il lui dit cela d'un ton à lui faire entendre qu'il le regarde comme complice. «Si mon père, reprend Baudouin, nous a conduits ici par trahison, et si j'échappe aujourd'hui à la mort, j'en atteste notre Dieu, je lui percerai le cœur de mon épée; mais, Roland, je ne suis point un traître; je t'ai suivi avec une amitié parfaite; tu te repentiras de m'avoir fait cette injure.» A ces mots, il ôte sa soubreveste et s'élance au milieu des infidèles. Il en fait un grand carnage; mais enfin il reçoit deux coups de lance dans la poitrine: il est près d'expirer; Roland le rencontre une seconde fois dans la mêlée. «Eh bien! dit le brave jeune homme, maintenant je ne suis plus un traître;» et il tombe mort sur la place [414]. Il n'y a certainement point de poëme épique où cette scène fût déplacée, et l'on ne voit rien de plus intéressant dans les plus beaux combats du Tasse.
Ch' era già presso all' ultime sue ore,
E da due lance avea passato il petto;
E disse: or non son io più traditore;
E cadde in terra morto, cosi detto.
(C. XXVII, st. 47.)
Une des scènes comiques où l'on reconnaît le penchant habituel de l'auteur et l'esprit de son siècle, est celle dont les deux diables qui avaient transporté Renaud et Richardet sont les acteurs. Il y avait près de Roncevaux une petite chapelle abandonnée. Ils s'y placent en embuscade pour prendre et saisir au passage toutes les ames des Sarrazins tués par les guerriers français. Ils ont, comme on le croit bien, beaucoup d'ouvrage. Le poëte décrit avec originalité leur besogne, et les grimaces de Lucifer en recevant une proie si abondante, et les réjouissances bruyantes que l'on fait à cette occasion en enfer [415]. Le ciel a aussi sa fête pour la réception des ames des guerriers chrétiens, et elle est dans le même goût. S. Pierre, qui est un peu vieux, était las d'ouvrir les portes à toutes ces ames apportées par les anges; et sa barbe et ses cheveux étaient baignés de sueur [416].