Son poëme, intitulé Mambriano [426], beaucoup moins connu que le Morgante, mérite cependant de l'être. Il ne peut servir autant à l'étude de la langue, qui n'y est pas, à beaucoup près, aussi pure; le goût et la décence y sont encore moins ménagés; mais son originalité même, et la position malheureuse de son auteur, inspirent une sorte d'intérêt. Plusieurs parties de sa fable n'en sont pas entièrement dépourvues, et il faut avoir au moins une légère idée du Mambriano, pour achever de bien connaître ce premier âge de l'épopée italienne.

[Note 426: ] [ (retour) ] Le titre entier est: Libra d'arme e d'amore nomato Mambriano, composto per Francisco Cieco da Ferrara. Il fut imprimé quelque temps après la mort de l'auteur, en 1509, à Ferrare, in-4º.; réimprimé à Venise, 1511, in-4º.; à Milan, 1517, in-8º., vers la fin du quinzième siècle; réimprimé à Milan, 1517; à Venise, 1518; ibid., 1520; et plus correctement, ibid., 1549.

Mambrien est un roi de Bithynie et d'une partie de la Samothrace, jeune, beau et vaillant, mais très-mauvaise tête. Renaud de Montauban avait tué le roi Mambrin, son oncle, et s'était emparé de ses armes. Mambrien quitte ses états pour venger son oncle, après avoir juré solennellement à sa mère, sœur de Mambrin, de n'y jamais revenir qu'il n'ait tué Renaud et détruit Montauban. Il s'embarque avec une troupe choisie, malgré les conseils d'un vieillard qui veut le détourner de cette entreprise. Il est assailli d'une tempête; son vaisseau est submergé, ses compagnons noyés, et lui jeté sans mouvement sur le rivage d'une île où régnait la belle fée Carandine. Elle le recueille, le conduit dans ses jardins et dans son palais, et lui fait oublier Renaud, Montauban et tous ses projets de vengeance. Un songe les lui rappelle. Il veut quitter Carandine, et lui en avoue la cause. La magicienne lui propose d'amener Renaud dans son île; elle évoque ses démons familiers qui la conduisent en France, sur un vaisseau construit et équipé tout exprès. Elle apparaît à Renaud pendant son sommeil, l'invite à venir courir pour elle l'aventure la plus brillante. Renaud, aussi galant que brave, se réveille; et, voyant que ce n'est point un songe, s'arme, monte sur Bayard, se laisse conduire, suit Carandine sur son vaisseau; elle arrive avec lui dans son île, au bout de trois jours, comme elle l'avait promis à Mambrien.

Elle dit alors à Renaud qu'elle l'a amené pour qu'il la délivre d'un guerrier déloyal qui veut sa mort; mais avant tout, elle lui accorde les mêmes droits qu'elle avait accordés à Mambrien, et qu'elle jure bien n'avoir jamais donnés à personne. Mambrien la surprend dans les bras de Renaud, l'accable de reproches, et défie son ennemi au combat. Pendant qu'ils s'y préparent, plusieurs vaisseaux abordent dans l'île. Une troupe nombreuse de Sarrazins en descend, et se met en ambuscade, à l'insu de Mambrien. Le combat commence; il est terrible. Renaud allait être vainqueur, lorsque deux cents des guerriers embusqués s'élancent avec de grands cris, et l'attaquent tous à la fois. Sans s'étonner, il se jette au milieu d'eux, tue les uns, blesse ou renverse les autres, et met ce qui reste en fuite. Le combat recommence avec Mambrien. Renaud, près de vaincre, se voit encore entouré d'une troupe plus nombreuse que la première, dont une partie l'attaque, tandis que l'autre enlève Mambrien, blessé, pâle, presque mourant, et le porte à bord d'un vaisseau qui lève l'ancre, et l'emmène. Renaud se délivre encore de cette troupe ennemie; ceux qui peuvent échapper se rembarquent, et vont rejoindre le vaisseau de Mambrien.

Ils apprennent à leur roi que depuis son départ, Polinde, son lieutenant, a fait courir le bruit de sa mort, s'est emparé de son trône, et que la reine sa mère s'est tuée de désespoir. Ils lui sont restés fidèles, et se sont embarqués pour le chercher. Le hasard les a conduits dans cette île, où ils sont venus à propos pour le sauver de la fureur de Renaud. Mambrien, sur qui tant de maux fondent à la fois, se désespère. Ses fidèles sujets le consolent; il reprend bientôt ses folles espérances. Tous les rois ses amis et ses alliés lui fourniront des secours en hommes et en argent; il renversera Polinde, reviendra tuer Renaud, détruire Montauban, et même attaquer Charlemagne.

Cependant Renaud est resté maître de Carandine et de son île. Il s'oublie dans les délices de l'amour et de la bonne chère. Pendant les repas, de jolies nymphes chantent les exploits du chevalier, et racontent des histoires galantes. La description des jardins de Carandine et de son palais, des peintures dont il est décoré, et dont les sujets sont tirés de la fable, de l'histoire des anciens héros et même des héros modernes [427], est le premier exemple offert dans un poëme italien, de ces sortes de descriptions qu'on trouve ensuite dans presque tous. Les images et les expressions dont l'auteur se sert pour peindre les jouissances de Renaud et de Carandine sont fort libres et souvent assaisonnées de plaisanteries peu décentes. Dans une historiette que les nymphes racontent à table, il y a des détails encore plus libres, dans lesquels le poëte se complaît beaucoup plus long-temps, et que l'on excuserait à peine dans les Nouvelles les plus licencieuses. Au reste, il demande pardon aux lecteurs de les avoir trop arrêtés à de pareils contes; mais puisque Renaud, qui était un si noble et si fameux chevalier, n'a pas été maître de lui-même, et s'est laissé enchanter dans cette île, comment lui, qui n'est qu'un vil soldat, n'aurait-il pas commis la même faute [428]?

[Note 427: ] [ (retour) ] On y voit Cyrus, Alexandre, César et Pompée, et ensuite Lancelot-du-Lac avec la belle Genèvre, et tous les chevaliers de la Table ronde.

[Note 428: ] [ (retour) ]

Ma se Rinaldo, un tanto cavaliero

I cui fatti nel mondo furno immensi

Non potea rafrenar col divo impero

De la ragion, questi sfrenati sensi,

Che faro io vilissimo guerriero? etc.

(C. III, st. 2.)

Mambrien ne perd pas ainsi son temps; mais il a bien de la peine à rassembler les secours qu'il s'était promis. La lenteur de ses amis le fait délibérer s'il n'aura point recours au grand khan des Tartares, à Tamerlan et au roi de Danemarck. Dans le conseil où il délibère, un vieux guerrier se lève, et lui raconte une fable d'Ésope, celle de l'alouette, de ses petits et du maître d'un champ, d'où il conclut qu'il ne faut point se fier sur ses voisins, mais s'aider et se servir soi-même. Ces apologues étaient fort à la mode. On en trouve jusqu'à trois dans le Morgante [429], où ils sont, comme ici, amenés et contés d'une manière analogue à ce genre libre et fantasque, mais qui ne le serait pas à la véritable épopée. Mambrien suit cette fois le conseil du vieux guerrier; il aborde dans ses états de Samothrace, trouve des sujets qui lui ont gardé leur foi, rassemble des troupes et marche contre l'usurpateur. Polinde, abandonné de son armée, se sauve avec trois cents hommes chez les Sabérites, peuplade féroce et guerrière retirée dans les montagnes de l'Asie, chez qui tous les biens sont en commun, même les femmes. Il les engage à prendre sa querelle, se met à leur tête, et marche vers le camp de Mambrien pour le surprendre. Heureusement pour ce dernier, un transfuge sabérite l'en instruit, et lui promet en même temps de le délivrer de ses ennemis par un moyen très-singulier. Pendant que les deux armées s'avanceront l'une contre l'autre, il fera jouer aux musiciens de celle du roi un certain air qui, chez les Sabérites, faisait danser tout le monde, jusqu'aux chevaux [430]. La chose se passe ainsi. Dès que l'air se fait entendre, les chevaux sabérites sautent, se dressent, jettent leurs cavaliers, qui se mettent à danser aussi; Mambrien et ses soldats fondent sur eux, et les taillent en pièces. Polinde s'enfuit dans un bois, où il est dévoré par une ourse devenue furieuse, parce qu'elle avait perdu ses petits.

[Note 429: ] [ (retour) ] Le Renard et le Coq, c. IX, st. 20; le Renard tombé dans un puits, ibid., st. 73; les Bœufs et leur ombre dans l'eau, c. XIII, st. 31.