[Note 430: ] [ (retour) ] Cant. III, st. 62 et 63.
Mambrien est à peine remonté sur son trône qu'il reprend ses premiers projets de vengeance et de conquête. Il laisse à la tête des affaires un de ses conseillers les plus sûrs, et part avec une armée formidable sur une flotte de sept cents voiles. Ici se trouve un long épisode de Roland et d'Astolphe qui avait quitté la cour de Charlemagne pour chercher leur cousin Renaud. Après beaucoup d'aventures, ils en ont une fort désagréable en Espagne. Ils sont renfermés par les Sarrazins dans une caverne où ils étaient descendus pour consulter une fée. Les ennemis en ont muré l'entrée; il n'y peut pénétrer ni secours, ni vivres, ni lumière. La fée ou magicienne qui se nomme Fulvie, les aurait bien délivrés; mais ses démons ne lui obéissent plus. Ils sont tous retenus par Carandine, qui ne veut pas que Renaud lui soit enlevé, et qui craint que Maugis; cousin de Renaud, ne les emploie à le venir chercher dans son île. Pendant que Roland est ainsi retenu, et menacé de périr dans le creux d'une montagne, parce que les démons ne sont plus aux ordres de cette magicienne, Montauban, assiégé par l'armée de Mambrien, manque par la même raison du secours des enchantements de Maugis, et c'est ainsi que cet épisode est assez adroitement lié à l'action principale.
Montauban est défendu par les trois frères de Renaud, Alard, Guichard et Richardet, par ses deux cousins Vivien et Maugis, et par son intrépide sœur Bradamante. C'est ici la première fois que cette héroïne paraît dans l'un de ces romans du quinzième siècle. Elle y joue un des principaux rôles; mais ce rôle, ainsi que presque tous les autres, est tantôt héroïque et tantôt plaisant; et si Bradamante est souvent terrible, elle est quelquefois aussi de fort bonne humeur. Les frères et la sœur font une sortie, et renversent tout ce qui se présente devant eux. Au moment où, malgré leurs efforts, ils sont près d'être accablés par le nombre, on vient annoncer à Mambrien que Charlemagne en personne attaque son camp, et a déjà défait un de ses sept corps d'armée. Mambrien se retourne alors contre ces nouveaux ennemis. Le combat devint furieux et la victoire incertaine. La nuit survient. Il y a des prisonniers de part et d'autre. Charlemagne envoie Oger le Danois et son fils Dudon proposer la paix à Mambrien, à condition qu'il quittera la France, et rendra les paladins prisonniers. Mambrien, qui ne connaît aucun droit des gens, reçoit mal les ambassadeurs, les fait arrêter, et déclare qu'il va les envoyer, ainsi que les autres paladins, dans des prisons éloignées et horribles, où ils seront privés de la clarté du jour. Ces nouvelles répandent le deuil dans l'armée de Charlemagne. On suspend les hostilités.
Mais un des esprits retenus par les enchantements de Carandine s'était échappé vers Montauban, avait instruit Maugis du séjour de Renaud chez cette magicienne, et de ce qu'il y avait à faire pour rompre le charme qui l'y retenait. Il ne fallait que s'emparer du livre et du cor magique de Carandine. Maugis déguisé en marchand grec, et conduit par son fidèle démon, s'embarque, aborde dans l'île, est fort bien reçu de Carandine, qui aimait les contes, et à qui il en fait un très-long et très-libre [431]. Il travaille cependant de son métier d'enchanteur, parvient à endormir Carandine, se saisit pendant son sommeil du livre et du cor magique, rompt le charme, et emmène dans son vaisseau Renaud, qui ne quitte pas sans regret cette douce vie. Carandine à son réveil se livre à des plaintes amères. Elle voudrait mourir; mais peut-être au reste fera-t-elle mieux de vivre, peut-être aura-t-elle le sort d'Ariane, qui perdit un mortel et trouva un Dieu. Enfin, si elle veut mourir, que ce soit du moins comme Médée, qui commença par se venger de Jason [432].
[Note 431: ] [ (retour) ] C. VIII, st. 7 et 8.
[Note 432: ] [ (retour) ] C. VII, st. 36 à 66.
La bataille avait recommencé auprès de Montauban. Les Sarrazins avaient l'avantage. Charlemagne et le reste de ses preux, d'un côté, Bradamante et ses frères de l'autre, malgré des prodiges de valeur, étaient réduits aux dernières extrémités, lorsque Renaud arrive sur le champ de bataille avec son cousin Maugis, rallie les fuyards et fait changer la face du combat. Les Sarrazins plient et sont mis en fuite à leur tour. La nuit sépare une seconde fois les combattants. Mambrien en profite pour faire sa retraite. Il fait avant tout emmener vers la mer et embarquer les paladins prisonniers. Au point du jour, Renaud est très-fâché d'apprendre que l'armée ennemie s'est rembarquée. Il jure de délivrer les paladins, Mandrien les eût-il emmenés au bout du monde. Il lui faut une année; Maugis lui en procure une par les moyens de son art. Hommes, armes, vivres, bagages, tout est prêt dans cinq jours; tout part sous le commandement général de Maugis, sur trois cents vaisseaux de transport et deux cents galères qu'il avait équipés dans une nuit.
Cependant Roland et Astolphe, toujours renfermés dans leur caverne, y étaient gardés par une troupe de mille Sarrazins. Roland, qui était très dévôt, croit qu'il n'y a plus peur en sortir d'autre moyen que la prière. Il en fait une très-fervente et très-longue. Il s'endort en la finissant, comme s'il l'eût écoutée au lieu de la faire, et pendant son sommeil, il a une vision prophétique [433]. Il croit voir le Diable qui l'accuse d'hérésie devant le tribunal de J.-C. L'archange Michel prend sa défense. Les ames de tous les païens qu'il avait convertis et fait baptiser (car on sait qu'il avait pour ces bonnes œuvres un très-grand zèle) intercèdent pour lui. Les vierges et les saintes femmes, les vertus théologales et les cardinales embrassent aussi sa cause. La sentence du juge lui est favorable, et le serpent maudit est replongé dans les enfers, couvert de honte et de confusion. Le bon augure de cette vision se confirme dès le jour même. Les mille Sarrazins qui gardaient l'entrée de la caverne étaient commandés par deux lieutenants; ceux-ci prennent querelle au jeu; l'un d'eux tue l'autre; et n'espérant aucun pardon du roi Balugant son général, il imagine de démolir le mur qui fermait l'entrée de la caverne. Ou Roland y vit encore, et il n'aura plus rien à craindre sous la protection de ce paladin; ou il est mort, et où pourra-t-on jamais trouver d'aussi bonnes armes que les siennes? Il se met donc à l'ouvrage avec ses soldats. Le mur tombe, et les chevaliers sont délivrés. La seule nouvelle de Roland remis en liberté répand une telle terreur parmi les Sarrazins d'Espagne, que le roi Marsile se détermine à finir la guerre, et à payer tribut à Charlemagne.
Onde poi hebbe una alta visione
Ne la qual gli parea esser citato
Dinanzi a Christo a dire la sua ragione;
Che Pluto d'heresia l'havea accusato.
(C. IX, st. 63.)
Roland saisit cette occasion pour convertir la magicienne Fulvie. Il la marie ensuite avec un Sarrazin qu'il a converti comme elle. Tout cela est fort exemplaire; mais ce qui ne l'est pas autant, c'est une Nouvelle racontée à table par un bouffon, aux fêtes de ce mariage. Les descriptions et les expressions en sont beaucoup plus libres que tout ce que nous avons vu jusqu'ici. On croit lire, non pas une Nouvelle de Casti, qui est plus délicat et qui écrit d'un meilleur style, mais les contes les plus orduriers [434]; et cela vient immédiatement après le chant où se trouvent une prière fervente, une vision sainte, un miracle et deux conversions; et nous verrons bientôt ce qui augmente encore la singularité de ces libertés et de ces contrastes.