[Note 434: ] [ (retour) ] Le Bouffon raconte qu'il était fort amoureux de sa femme, qui l'était aussi de lui; mais il veut la mettre à l'épreuve pour savoir de quelle nature est cet amour. Il va à la chasse, et feint d'avoir été grièvement blessé par un sanglier dans un endroit très-sensible; il se fait rapporter tout sanglant, et enveloppé, à cet endroit, de linges baignés de sang. Il fait décider, par un chirurgien qui est dans sa confidence, que le mal est sans remède, et que désormais sa femme doit se réputer veuve, quoiqu'il vive et se porte bien. La dame donne dans le piége, et veut laisser-là feu son mari; mais il lui fait aisément voir qu'on l'a trompée, et le raccommodement s'ensuit. Ce beau récit remplit cinquante-six octaves, et le poëte prend bien soin, en commençant, d'avertir que Fulvie et toutes les dames et toutes les demoiselles étaient présentes. (C. X, st. 5.)
Le lieu de la scène a changé. Mambrien, et ensuite Renaud sur ses pas, sont arrivés en Asie avec leurs armées et ont recommencé la guerre, tandis que Roland est appelé par d'autres aventures en Afrique. Mambrien est vaincu dans plusieurs batailles. Les enchantements de Maugis se joignent contre lui aux armes de Renaud, de sa sœur et de ses trois frères. Les paladins qu'il avait emmenés prisonniers, sont délivrés par une opération toute simple. Renaud va se poster avec son armée sur une montagne, en face du fort où étaient enfermés les prisonniers, et qui était tout auprès de l'armée de Mambrien; Maugis transporte la citadelle entière sur la montagne où est Renaud, qui y entre alors sans difficulté et en tire tous ses amis. Mambrien, déconcerté par cette manière de faire la guerre, consent à traiter de la paix.
Un des deux ambassadeurs qu'il envoie est Pinamont, empereur de Trébizonde. C'est un vieillard qui, malgré son grand âge, est amoureux fou de Bradamante. Il sollicite cette commission pour la voir et lui déclarer son amour. Il n'y manque pas dès la première occasion. La sœur de Renaud, guerrière intrépide, mais toujours femme, trouve plaisant de se moquer de lui. Elle feint de n'être pas insensible; elle l'appelle son ami, et lui montre enfin les dispositions les plus favorables. Mais il connaît sans doute son usage: tout chevalier qui désire sa main, doit d'abord se battre avec elle en champ clos, et s'il est vaincu, elle lui enlève son cheval, son armure, et le renvoie à pied couvert de honte, dans l'équipage d'un simple voyageur. Pinamont, plutôt que de renoncer à ce qu'il aime, accepte le combat. Le jour est pris, le lieu choisi; mais le vieux roi, trop amoureux et trop impatient, ne dort point de toute la nuit, et au lieu de se rendre de bon matin à l'endroit indiqué, il y arrive avant le jour, à cheval, tout armé, prêt à combattre. La fraîcheur du matin l'endort sur son cheval. Bradamante vient, suivie de quelques chevaliers; elle s'aperçoit que Pinamont est endormi, et s'amuse à lui jouer un tour. Elle prend son cheval par la bride, et le conduit au camp, à l'entrée de sa tente. Là, vigoureuse comme un athlète, elle enlève le cavalier malencontreux, le porte sur ses bras dans la tente, et va le coucher sur un lit. Il s'éveille enfin. Bradamante lui fait accroire qu'elle s'est battue contre lui, et qu'elle l'a renversé d'un coup de lance. Le bonhomme a beau ne se souvenir de rien, les chevaliers qui sont présents lui attestent le fait. Il finit par le croire si bien, qu'il consent à se faire saigner copieusement pour prévenir les suites du coup de lance qu'il a reçu [435].
[Note 435: ] [ (retour) ] C. XV.
Ce n'est pas la seule comédie que ce burlesque empereur donne à ses dépens. Il a de grandes prétentions à la danse, et veut absolument, avant de retourner à l'armée de Mambrien, danser avec Bradamante. On lui en donne le plaisir. Il danse d'abord avec sa cotte d'armes et le reste de l'habillement d'un chevalier. Cela est déjà fort ridicule; mais Renaud, pour pousser la plaisanterie jusqu'au bout, dit tout haut que Pinamont danserait bien mieux s'il se mettait à la légère, comme font les jeunes gens. En dépit de son âge et de sa dignité, le vieil empereur de Trébizonde se dépouille de son armure, et reste en habit si court, qu'en dansant et en tournant il commet les indécences les plus grotesques [436]. Il tombe, et c'est encore bien pis. Le poëte se complaît à détailler les effets de cette chute. Le pauvre roi sort tout honteux, et les chevaliers et les dames en rient long-temps et de bon cœur. Le caractère de cet épisode dit assez de quel genre est tout le poëme; mais du moins n'a-t-on jamais prétendu que le Mambriano fût un poëme sérieux.
Rinaldo alhor scopiava da le risa
Mirando quel giupon fatto a l'antica,
Di sotto ai qual pendea la camisa
Che gli copriva le brache a fatica, etc.
(C. XVII, st. 17, 18 et 19.)
La paix n'ayant pu se conclure, on reprend les hostilités. La fortune continue d'être contraire à Mambrien. Après plusieurs défaites, voyant encore son armée en déroute, il se retire dans une forêt et se livre au désespoir. Privé de sommeil depuis plusieurs jours, il succombe enfin à la fatigue et s'endort. Renaud, qui l'avait suivi de loin pour le combattre, arrive peu de temps après et le trouve profondément endormi. Or, il faut savoir que Mambrien l'avait accusé hautement d'avoir tué Mambrin son oncle en trahison, et le trouvant endormi dans un bois, Renaud, qui lui avait soutenu plusieurs fois, les armes à la main, qu'il avait menti par la gorge, le lui prouve bien mieux en ce moment: il le réveille, le défie au combat, et, le trouvant désarmé de son casque, il le lui remet sur la tête et l'attache lui-même. Ils se battent à outrance. Blessés tous deux, Mambrien l'est beaucoup davantage et plus dangereusement. Il tombe; Renaud l'allait tuer, quand la fée Carandine, qui était sortie de son île, où elle s'ennuyait seule, et s'était mise à chercher ses deux amants, paraît, et demande au vainqueur la vie du vaincu. Renaud la lui accorde; mais à condition que Mambrien reconnaîtra publiquement qu'il a menti en l'accusant d'avoir tué son oncle traîtreusement; qu'il fera même graver cette déclaration sur la pierre, pour que tout l'avenir sache qu'il a tué Mambrien, non en assassin, mais en brave; qu'enfin Mambrien paiera un tribut à l'empereur Charlemagne, pour l'indemniser de la guerre injuste qu'il lui a faite. Mambrien, plutôt vaincu par la générosité de Roland que pour éviter la mort, consent à tout, tient ses promesses, épouse Carandine, et rentre paisiblement avec elle dans ses états.
Roland, après avoir mis à fin de grandes aventures en Afrique, repasse en Espagne, et de là en France. Renaud y revient de son côté. L'intrigue, ou l'action principale, est finie; le reste du poëme est un pur remplissage. Ce ne sont plus que des voyages sans but, des enchantements, des tournois, des faits d'armes sans objet, des épisodes croisés par d'autres épisodes. Nous ne sommes qu'au 25° chant; les vingt qui restent sont remplis de cette manière. Enfin, Roland, Renaud, et tous les autres paladins sont réunis autour de Charlemagne, et l'auteur déclare que son poëme est fini. Il prononce comme par hasard le nom de Mambrien, dont il n'avait pas parlé depuis long-temps. «Puisque j'ai commencé par lui, dit-il, je veux que ce livre porte son nom. Turpin lui a donné un titre semblable, écrivain fameux qui, pour tout l'or du monde, n'aurait pas écrit un mensonge; qui croit le contraire est en délire et ne fait que rêver [437].»
Che simil titol du Turpin gli è dato,
Scrittor famoso, il qual non scriveria
Per tutto l'or del mondo una menzogna;
E chi il contrario tien, vaneggia e sogna.
Ce sont là les derniers mots de son poëme; et il n'a pas attendu la fin pour parler sur ce ton de la prétendue chronique, d'où il feint de tirer les événements qu'il raconte, sans se soucier beaucoup qu'on le croie. C'est un genre de plaisanterie assez souvent employé par le Pulci, et dont, après eux, l'Arioste a su si bien faire usage. Par exemple, on reconnaît un des tours familiers au chantre de Roland, dans ce jeu d'esprit de l'Aveugle de Ferrare; seulement, l'Arioste, dont le goût était plus pur, ne s'y serait pas arrêté si long-temps. Bradamante tue un géant d'une taille si démesurée, qu'il écrase dans sa chute un roi sarrazin et son cheval, et les écrase si bien, qu'il les enfonce en terre, et les enfonce si avant, que jamais depuis on n'en a pu retrouver de traces, ni avoir de nouvelles. L'histoire en fut écrite à Montauban; on peut même encore l'y voir en passant dans ce pays-là; et ce fut Bradamante qui l'écrivit de sa main [438]. Tous les auteurs sont d'accord pour dire que ce roi fut tué du coup et enterré, il y en a seulement qui ne croient pas qu'on ne l'ait jamais pu retrouver. Cela fit beaucoup de bruit à Paris parmi les savants. «Turpin, pour décider la question, a écrit que le roi fut réduit en poussière; mais, au reste, comme ce n'est pas un article de foi, prenez là-dessus le parti qu'il vous plaira; l'auteur vous en laisse la liberté [439].»