Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit l'absinthe qui doit le guérir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce même Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un autre encore d'Horace[596].
Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso, etc. (C. I, st. 3.)
Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
Cum dare conantur, priùs oras pocula circum
Contingunt dulci mellis flavoque liquore, etc.
(Lucr., de Rer. nat., l. I, v. 935.)
Non altrimente il tauro ove l'irriti
Geloso amor, etc. (C. VII, st. 55.)
Mugitus veluti cùm prima in prœlia taurus, etc.
(Virg., Æneid., l. XII.)
Pulsus ut armentis primo certamine taurus, etc.
(Lucan., Pharsal., l. II.)
Qual con le chiome sanguinose orrende
Splender cometa suol per l'aria adusta,
Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
A purpurei tiranni infausta luce. (C. VII, st. 52.)
Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ
Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris,
Nascitur et lævo contristat lumine cælum.
(Virg., Æneid., l. X.)
Mutantem regna cometem. (Lucan.)
Purpurei metuuat tyranni. (Horat.)
Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance, en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers le fleuve accoutumé[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans l'Iliade, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir aux combats; dans l'Énéide, au jeune et brave Turnus, rompant une odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son Eurydice l'a été pour Virgile[599], le rossignol à qui on a enlevé ses petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements: et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte, passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mère, les deux objets les plus sacrés pour les chrétiens.
Non passa il mar d'augei si grande stuolo
Quando a soli più tepidi s'accoglie,
Nè tante vede mai l'autunno al suolo
Cader co' primi freddi aride foglie. (C. IX, st. 66.)
Voyez Homère, Iliade, l. III.
Quàm multa in sylvis autumni frigore primo
Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus
Trans pontum fugat, et terris immittit apricis.
(Virg., Æneid., l. VI et X.)
Come destrier che dalle regie stalle, etc.
(C. IX, st. 75.)
Voyez Homère, Iliade, t. VI.
Qualis ubi abruptis fugit prœsepia vinclis
Tandem liber equus, etc. (Virg., Æneid., l. XI.)
Lei nel partir, lei nel tornar del sole
Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
Come usignuol, cui'l villan duro invole
Dal nido i figli non pennuti ancora, etc.
(C. XII, st. 90.)
Te, veniente die, decedente canebat.
Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrâ
Amissos queritur fœtus, quos durus arator
Observans nido implumes detraxit, etc.
(Virg., Georg., l. IV.)
J'ai observé ailleurs (Coup-d'œil rapide sur le Génie du Christianisme) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature ne chante plus.
Come allor che'l rinato unico augello, etc.
(C. XVII, st. 35.)
Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phœnix, etc.
(Sannazar, de partu Virg., l, II, v. 415.)
Claudien, Louanges de Stilicon, l. II, et idylle du Phénix, fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.
Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde, approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre intérêt l'y attire[601]; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier la lassitude et la chaleur[602].»