[Note 663: ][(retour) ] St. 8, 9 et 10.

[Note 664: ][(retour) ] C. V, st. 42.

[Note 665: ][(retour) ] C. XVII, st. 61.

Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré à un ami de Cicéron[667] de grandes et hautes pensées; Sannazar les avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin, dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels[668]! Il ne paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et qu'il parle son langage.

[Note 666: ][(retour) ] C. XIV, st. 10 et 11. Cicer. de Somnio Scipionis.

[Note 667: ][(retour) ] Servius Sulpicius.

[Note 668: ][(retour) ] Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux vers que les suivants:

Giace l'alta Cartago; appena i segni

Dell'alte sue rovine il lido serba.

Mujono le città, muojono i regni;

Copre i fasti e le pompe arena ed erba;

E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;

O nostra mente cupida e superba!

(C. XV, st. 20.)

Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force, ni cette grandeur.

Quâ devictæ Carthaginis arces

Procubuere, jacentque infausto in littore turres

Everse . . . . . . . . . . . . . . . .

Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans

Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.

Et querimur genus infelix humana labere

Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes.

(De Partu Virg., l. II.)

Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même. A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors il se parle ainsi: Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno loco tot oppidum cadavera jaceant? (Ad Familiar., l. IV, épist. 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût certainement transporté dans sa langue cette expression si grande et si hardie, tot oppidum cadavera, les cadavres de tant de villes.

Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux armées[669], serait le plus terrible de tous, si ledernier qu'ils se livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Lecourage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts; Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort. Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens[671], il s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672]

[Note 669: ][(retour) ] C. VI, st. 40 et suiv.

[Note 670: ][(retour) ] C. XIX, st. 11 à 28.