[Note 678: ][(retour) ] Ma come alle procelle esposto monte, etc. (St. 31.)
Le père (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive à la fois de tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de ses enfants[680].
Il padre, ah non più padre. (St. 35.)
At pater infelix, non jam pater.
(Ovid., Métam., l. VIII.)
[Note 680: ][(retour) ] St. 38.
Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger duvet ornait à peine les joues fleuries[681], richement armé, vêtu magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait naître dans un jeune cœur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une expression si douce, que son cœur, de marbre jusqu'à ce moment, s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures, Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un œil sec la destruction de ton empire[683]!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le cœur, plus fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe, fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé. O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre insensible[684]!»
[Note 681: ][(retour) ] St. 81 et suiv.
[Note 682: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 402.
[Note 683: ][(retour) ] St. 86.
[Note 684: ][(retour) ] St. 87.
Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent, quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut une force humaine[685]. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur, il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais, ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre éteinte et une ombre vaine[686].»