Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde, tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme, parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.
[Note 692: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.
Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman; c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort; l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des chrétiens.
Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Suénon voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable spectacle, son intrépide cœur se trouble, mais il n'en fait rien paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit, et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un cœur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base, je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse, admet nécessairement ces sortes de prestiges.
[Note 693: ][(retour) ] C. VIII, st. 21.
Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant, ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain; elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de son cœur.»
Giunse del bel Giordano a le chiare acque,
E scese in riva al fiume, e qui si giacque.
(C. VII, st. 3.)
«Il est probable, dit M. de Chateaubriand (Itinéraire de Paris à Jérusalem, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène charmante au bord du Jourdain. Il est inconcevable, j'en conviens, qu'il n'ait pas nommé ce fleuve; mais il est certain que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de l'Itinéraire fait avec tant de certitude à l'auteur de la Jérusalem délivrée, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.
Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est présent à tous les esprits, et surtout à tous les cœurs sensibles; et cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle; l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à l'imagination et au cœur. On croit échapper au vain bruit du monde, comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.
Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse, qui frappe le camp des chrétiens[695]. Peut-être n'y avait-il qu'un poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans le pays de Naples, l'influence étouffante du scirocco; on le reconnaît surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle: «Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne paraît qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.
[Note 695: ][(retour) ] C. XIII, st. 52 et suiv.