[Note 752: ][(retour) ] Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier, mais il est certain que la seconde Jérusalem passe pour austère auprès de la première, et que cependant les endroits passionnés et voluptueux sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrède pour Clorinde, et de Nicée, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrède, rien n'est changé. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrigé un seul vers, ni même un seul de ces défauts brillants qui lui sont justement reprochés.

Tenons-nous-en à cette décision d'un homme d'esprit et de goût, qui aima beaucoup le Tasse, plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur cette production que l'on peut généralement nommer malheureuse, mais où l'on reconnaît encore par moments le génie sublime de son auteur.

Si la Jérusalem conquise en avait marqué le déclin, il jeta encore quelques rayons à son coucher, dans le poëme des Sept Journées, dont il nous reste à parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement du génie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet même et de la manière dont il l'avait envisagé. Les Sept Journées de la création ne pouvaient fournir matière à un poëme de plus de huit mille vers, que par des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des explications morales et théologiques, très-propres à ternir l'éclat de la poésie. C'est cependant pour la beauté du style que ce poëme est principalement vanté. L'Ingegneri, qui en fut le premier éditeur, ne craignit pas de dire dans sa préface, «que depuis que l'art poétique était né pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait existé aucun poëme ni plus sublime, ni plus agréable en même temps; que l'on y trouvait expliquées avec une grâce incomparable les matières les plus profondes de la philosophie naturelle, de la théologie sacrée, et de l'histoire divine.»

Le Crescimbeni dit positivement dans son Histoire de la poésie vulgaire, qu'il le regarde comme le poëme héroïque le plus beau et le plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, après l'Italie délivrée du Trissin, qui doit cependant encore lui céder à l'égard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent même de la sublimité; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce n'est par instants, de l'agrément et de la grâce? Je ne conçois pas non plus pourquoi le Crescimbeni range les Sept Journées parmi les poëmes héroïques. C'est un poëme théologique et philosophique, mais qui n'appartient certainement point à l'épopée; et je n'en parle ici que pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands poëmes du Tasse.

[Note 753: ][(retour) ] Vol. II, l. III, p. 446.

On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. Il était à Naples chez le marquis Manso, son ami[754]. La mère du marquis était très-dévote; le Tasse très-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte poétique. Ses entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de piété: la science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle l'engagea enfin à traiter en vers quelque grand sujet de cette espèce, et il choisit la Création du monde. Il en fit les deux premiers livres dans cette retraite délicieuse, dans un état de santé supportable, et un entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou plutôt seulement ébauchés à Rome, vers les derniers temps de sa vie, lorsque le travail n'était plus qu'une distraction à ses souffrances. C'est la cause très-naturelle de la différence qu'on aperçoit entre le style de ces deux premiers chants et celui des autres.

[Note 754: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 289.

On sent que le plan d'un pareil poëme était tout fait, ou plutôt qu'à proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait être qu'une paraphrase du premier chapitre de la Genèse, pour les six jours de la création, et de la première partie du second chapitre, pour le septième jour, qui est le jour du repos. C'est le même qu'a suivi notre Du Bartas dans sa première Semaine, poëme si célèbre dans son temps, et maintenant plongé dans un si profond oubli. Puisque j'ai nommé ce poëme, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il eût fourni au Tasse l'idée du sien. La Semaine parut pour la première fois en France, vers 1580. Les éditions se succédèrent ensuite rapidement. Le Tasse savait très-bien le français, et ce ne fut qu'environ douze ans après qu'il commença ses Sept Journées. Bien plus, la Semaine de Du Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut du succès, et qui est aussi en versi sciolti, fut publiée en 1592, l'année même où le Tasse conçut l'idée de son poëme, et en composa les deux premiers livres.

[Note 755: ][(retour) ] Par Ferrante Guisone.

Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je n'insiste pas, dans le poëme du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'après le récit de Moïse, le premier livre contient la création du ciel et de la terre, de la terre déserte et vide, tandis que les ténèbres étaient sur la face de l'abîme et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il contient encore la création de la lumière, sa séparation d'avec les ténèbres, qui reçoivent le nom de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le second, le firmament est créé au milieu des eaux; il les partage en eaux inférieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux supérieures qui sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de Ciel. Dans le troisième, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux inférieures; ce qui reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassemblées se nomment la Mer. L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en elle le germe de sa reproduction. Au quatrième jour, deux grands luminaires sont placés dans le firmament pour distinguer le jour d'avec la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les années, pour luire au ciel, et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces luminaires préside au jour, et le moindre à la nuit. Les étoiles sont aussi placées dans le firmament pour luire sur la terre, présider au jour et à la nuit, et séparer la lumière des ténèbres. Le cinquième livre offre la création des poissons et des reptiles qui vivent dans les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du firmament. Dans le sixième, la terre produit les animaux, les bestiaux, les reptiles, chacun selon son espèce. Dieu crée enfin l'homme à son image et à sa ressemblance: il crée les deux sexes, l'homme et la femme; il les bénit, et leur ordonne de croître, de multiplier, de remplir la terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux volatiles du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin, dans le septième livre, Dieu n'a plus qu'à compléter son ouvrage, et à se reposer. Il bénit le septième jour et il le sanctifie, parce que dans ce jour il avait terminé l'ouvrage de la création.