Il est aisé d'apercevoir les avantages et les écueils de ce sujet et de ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espèce qui se présentent à chaque instant; les écueils sont aussi dans ces descriptions mêmes, qui sont nécessairement trop nombreuses, trop continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relâche au poëte et au lecteur que des digressions et des discussions théologiques, philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre descriptif. Il s'est formé en poésie une école, et je dirais presque une secte descriptive; mais, malgré tous ses efforts, malgré les talents de ses chefs, malgré le zèle de leurs prosélytes, qui n'est pas toujours selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe terrible et contraire à celui de la reproduction, c'est l'ennui.
Il est cependant à regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce poëme entier au point où il avait porté les deux premiers livres. Il s'y trouve des morceaux d'une grande beauté et d'une certaine majesté de style, singulièrement adaptée à son sujet. On admire surtout avec raison, dans la seconde Journée, la riche description du firmament, des signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'étoiles qui ont reçu des anciens et ont conservé chez les modernes tant de figures et de noms divers. De là, le poëte est conduit à s'élever contre les folies des astrologues, et ensuite à célébrer les usages réels que la science humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute poésie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres différents, n'ont peut-être pas moins de mérite; et, même dans les derniers livres, où les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on sent encore de temps en temps la vie poétique qui semble résister presque seule aux progrès de la destruction.
Mais c'est trop long-temps nous écarter de la poésie épique, à laquelle, quoi qu'en ait dit le Crescimbeni, le poëme des Sept Journées ne saurait appartenir. Quittons enfin ce poëme si attachant, même par ses défauts, et revenons au poëme héroïque, dans lequel il eut des imitateurs, mais où l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui portait le nom de Gonzague, loua beaucoup le Fido Amante, poëme dont Curzio Gonzaga était l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres répétassent les éloges qu'il lui avait donnés, et ce fut lui-même qui en fut la cause[756]. Le Fido Amante éprouva le même sort que le Costante du Bolognetti et quelques autres poëmes qui parurent à peu près dans le même temps que le sien; la Jérusalem délivrée les éclipsa tous.
[Note 756: ][(retour) ] Tiraboschi, t. VII, part. III.
On ne sait pas positivement à quelle branche de la famille Gonzague appartenait ce Curzio Gonzaga[757]; tout ce que l'on connaît de lui, c'est qu'il se distingua dans la carrière des armes, qu'il aima et cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laissé, outre son poëme, des poésies lyriques et une comédie assez bonne, intitulée: gli Inganni (les Fourberies).
[Note 757: ][(retour) ] Le titre du poëme nous apprend seulement qu'il était fils du prince Louis; voici ce titre: Il Fido Amante, poema eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima casa de' principi di Mantova, Mantova, 1582, in-4º. L'auteur le dédie à une dame qu'il nomme Orsa, et qui était sans doute de l'illustre famille Orsini, que nous appelons en France des Ursins. C'était sa muse inspiratrice, et probablement la dame de ses pensées. Au frontispice du poëme est gravée sur un écusson la constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui s'élève en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le soleil. Le sonnet dédicatoire commence ainsi:
Vattene a' pie' de la grand'Orsa, humile
Parto mio (sua mercè) condotto a fine.
La première octave du poëme est une seconde dédicace; il n'y a point d'autre invocation.
Orsa, che fuor de la commune gente
Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
Dimmi la fè d'un cavalier gentile
In amar donna di virtute ardente, etc.
Ce poëme, qu'il ne fut que six ou sept ans à composer, est en trente-six chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y célébrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours l'orgueil, lors même qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de plus romanesque, ce n'est point un roman épique qu'il a voulu faire, mais un poëme héroïque, ou une épopée régulière. Cette fable n'est d'aucun intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de la connaître tout entière, on peut être curieux de savoir sur quels fondements il l'a établie, quelle machine poétique il a employée, quels principaux ressorts il a fait agir.
Le Fidèle amant dont il fait son héros, était fils d'un puissant roi, descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebâtir la ville où avaient régné ses aïeux, et en avait fait la capitale d'un nouvel empire[758]. Ce roi, nommé Garamant le Magnanime, avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et de tous les dons de la nature, il avait, dans différents pays, inspiré de l'amour à un grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-être était une princesse qu'il avait aimée en Hespérie, dans la ville que le Mincio arrose, c'est-à-dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils, mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'était aussi l'opinion commune en Hespérie, que cet enfant avait péri avec sa mère. Garamant, revenu en Asie, avait bâti sa ville, étendu au loin ses états et sa renommée. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire, il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages étaient d'or et de soie, et qui paraissait elle-même toute de perles. Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame présente au roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidèle amant du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui n'est occupé que de son amour pour une beauté ingrate et insensible. Attiré par la renommée d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui l'appellent dans des climats lointains. Garamant reçoit très-bien ce couple extraordinaire; il conduit ses hôtes dans sa nouvelle Troie et les loge dans son palais.
[Note 758: ][(retour) ] Dans cette analyse rapide, je ne cite point de vers, parce qu'ils sont en général trop médiocres, et je me dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le poëme étant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.
Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui vient annoncer l'arrivée d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec beaucoup de pompe et de dignité. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir à lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a osé attaquer le roi d'Égypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend les armes pour châtier, non-seulement le téméraire Sicilien, mais l'Europe entière qui s'est tant de fois armée contre l'Asie. Le roi de Troie a les injures de ses ancêtres à venger; Orcan lui promet de le rendre maître de la Grèce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut s'allier avec lui.