Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau, et témoignait la plus grande impatience d'être admis. Il l'est aussitôt que les ambassadeurs se sont retirés. C'est un envoyé du roi de Sicile. Ce roi avait une fille charmante, nommée Clitie, qu'il avait donnée en mariage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Égypte, qui feignait d'être l'ami de ce jeune prince, invité aux fêtes de son mariage, l'avait surpris et égorgé dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile et de Crète se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le terrible Orcan, père du meurtrier, rassemble une armée innombrable pour défendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et des secours. Garamant écoute ce récit avec attendrissement et avec horreur; il donne à l'envoyé des espérances; mais il diffère prudemment, et ne décide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement discutée. Les avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin en faveur du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se déclarer ouvertement contre un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de riches présents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une réponse secrète, mais elle lui assure tout ce qu'il était venu demander.
Cependant Garamant avait chargé un de ses plus sûrs confidents de prendre des informations sur la dame étrangère et sur le chevalier qui étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et lui dit que la dame est née dans la ville de Manto, et qu'elle est maîtresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire connaître, mais il paraît posséder toutes les vertus. Ces noms renouvellent de tendres souvenirs dans l'âme de Garamant. Il soupire, et raconte enfin à son confident ce qui lui est arrivé autrefois dans cette même ville où est née la dame étrangère. Il s'y était uni avec la fille du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une magicienne était venue détruire ce bonheur, l'avait enlevé, conduit dans son palais, et retenu dans des délices où son cœur n'avait point de part. Quelque temps après, il avait appris que Sulpicie était morte de désespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait péri avec elle. Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émotion la plus douloureuse et la plus vive.
Ses deux hôtes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant le repas qui suit cette fête, il prie le chevalier étranger de lui apprendre quelle est donc cette beauté dont il est épris, beauté bien sévère sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et à la persévérance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent à le satisfaire. Cette belle était fille du roi de la grande Hespérie. Dès son enfance elle fut consacrée à Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides: bientôt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les bêtes les plus féroces. Son père eut une guerre à soutenir contre des peuples d'Afrique; ses armées furent battues, plusieurs de ses généraux tués. La jeune Hippolyte, instruite de ces désastres, s'échappa pour les réparer, passa la mer, rallia les troupes, se mit à leur tête, remporta des victoires décisives, subjugua sept royaumes de la côte d'Afrique, et en emmena les rois enchaînés pour servir à son triomphe. Son père lui en décerna un, et le plus pompeux qu'on eût jamais vu, et lui fit quitter son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mérité. Le chevalier qui fut témoin de ce triomphe, et qui le décrit dans tous ses détails, avoue que jamais la beauté d'Hippolyte n'avait fait sur lui l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit et vainquit un géant africain qu'elle avait fait captif dans une bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des tournois, des choses qui l'étonnaient lui-même. Mais elle avait effacé dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les plus célèbres. En finissant ce récit, le chevalier prend congé de Garamant. Il laisse à sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il rejoindra bientôt, quand il aura terminé une expédition entreprise pour la servir et pour lui plaire.
Bérénice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquiète dès qu'il est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi les piéges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan. Elle voudrait enfin être instruite de sa naissance et de son origine, qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait été dès ses premiers ans nourri par le dieu Protée, dans les eaux de la mer, qu'il y avait eu son berceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu, qui connaît seul le reste de sa destinée. L'antre de Protée n'est pas loin; elle sort la nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchantée, et ne tarde pas à trouver le dieu dans son antre. Protée, moins difficile qu'il n'était du temps d'Homère et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait. C'est une histoire bizarre et assez longue; la mère du jeune héros s'était précipitée dans le Mincio, croyant être oubliée du guerrier qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient retiré cet enfant du soin de sa malheureuse mère, et le lui avaient apporté dans une corbeille; il l'avait élevé avec le plus grand soin, et l'avait dressé dès l'enfance aux exercices qui font les héros.
Le voyant parvenu à l'adolescence, son art lui avait manqué lorsqu'il avait voulu connaître la destinée future de son élève. Il s'en était plaint à Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces trois sœurs lui avaient prédit que ce enfant obtiendrait un jour la femme la plus belle et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait en deux branches, dont l'une porterait le nom d'Austria (l'Autriche), l'autre celui de Gonzaga; qu'elles se réuniraient et produiraient, sous le double nom d'Austria et de Gonzaga, des milliers de héros. Protée les nomme et les fait connaître à Bérénice, enchantée de les entendre. Ce n'est point encore assez de cette machine poétique: Thétis vient rendre visite à Protée, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophétie, c'est elle qui raconte tout ce qui est en récit. On voit se dérouler avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette intrigue fabuleuse; on voit que le Fidèle amant, ou le Gonzague, tige lointaine de tous les Gonzagues à venir, est ce fils même de Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il croyait avoir perdu.
Si nous voulons connaître plus particulièrement ce qui avait acquis à ce jeune héros ce grand renom de fidélité en amour, et quelle est cette Bérénice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amitié, mais qui paraît en avoir une si active et si tendre, le poëte profite, pour nous en instruire, de l'éloignement de son héros. Bérénice, après sa course maritime, revient à la nouvelle Troie. Le roi, profondément occupé d'elle et de ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du jeune guerrier, l'interroge, lui demande comment le Fidèle amant étant uniquement épris de la belle Victoire, elle paraît cependant si étroitement liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très-prolixe réponse. Elle était née dans l'Étrurie; sa famille, issue du devin Tirésias, avait régné sur ce pays, et, après la mort de deux de ses frères, elle-même y avait régné. Elle avait reçu de ses ancêtres l'art magique, dont une partie consiste à prévoir l'avenir. La réputation de sa science s'était répandue jusque chez les nations les plus éloignées. On venait la consulter de toutes parts. Le Fidèle amant, ayant perdu les traces de sa belle guerrière, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher, fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle éprouva un sentiment que mille amants s'étaient vainement efforcés de lui inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détourner de son premier amour. Elle avoue même qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profité.
Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le Metauro se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle, aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami. Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et si utile amie.
Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le nœud de l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au dénoûment, de faire que le Fidèle amant revienne de son expédition, qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui, jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il a déjà fait, fléchissent enfin ce cœur indomptable, et l'amènent à couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout les ducs de Mantoue.
Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme, et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve point de réponse.
La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de poëmes héroïques, tels que le Nouveau Monde, de Giorgini[759], en vingt-quatre chants; la Maltéide, de Giovanni Fratta[760], dont le Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du Fido Amante, et qui vaut encore moins; la Jérusalem détruite, de Francesco Potenzano[761], copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le titre; l'Univers ou le Polemidoro, de Raphaël Gualterotti, espèce d'ébauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres, plus faibles encore,