[Note 770: ][(retour) ] Arachnomachia.
En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers Arimaspiens d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773]773], prit pour sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux, mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens. Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles, d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête, singulier moyen de bonheur, et se nommaient Acéphales; d'autres avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les Cynocéphales; d'autres enfin n'avaient qu'un œil au milieu du front, et il les appelaient Arimaspes. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté des guerriers qui n'ont qu'un œil, de l'autre des monstres ailés et avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces poëmes ont presque tous.
[Note 771: ][(retour) ] Tatien, Orat. ad Græcos. Strabon cite quelques auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.
[Note 772: ][(retour) ] Hérodote, Vie d'Homère.
[Note 773: ][(retour) ] Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène, Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais dans le monde.
Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux; les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la Gigantomachie d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite. Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une Titanomachie, sans doute du même genre, qu'Athénée attribue à Arctinus, et d'autres à Eumèle de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette Gigantomachie d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait réussi en France, l'idée de composer la sienne.
En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer dans cette classe, et le Roland du Berni, et celui même de l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au Roland amoureux, tel que l'avait fait le Bojardo, et à l'Amadis, presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions, et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au bouffon.
[Note 774: ][(retour) ] Le Quadrio, ub. supr., c. III.
On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants (giocosi, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que j'ai dit du Morgante maggiore du Pulci, et l'analyse que j'ai donnée de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme giocoso (plaisant); il raille, il se moque (burla); il fait un poëme burlesco (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce poëme, son application la plus exacte.
[Note 775: ][(retour) ] Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.