Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du Dolce. Ils en ont aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son étendue, connu sous le titre de l'Orlandino, production originale de l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire. Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.

Teofilo Folengo, plus connu sous le nom de Merlino Coccajo, naquit en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses vœux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir. Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée Girolama Dieda, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de Macaroniques. On prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu, et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se confondent et se corrompent mutuellement.

[Note 776: ][(retour) ] 8 novembre.

Ce que dit le Gravina est plus vraisemblable. Selon lui, le Folengo, qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné. On en peut dire autant de son Orlandino, poëme italien en octaves et en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit paraître en 1526, sous le nom de Limerno Pitocco da Mantova. Limerno est l'anagramme de son autre nom de guerre Merlino, et par le nom de Pitocco, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son originalité, il publia un an après, sous le titre de Chaos del tri per uno, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses erreurs et sa conversion.

Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, in ottava rima, un poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de Naples, Folengo passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à Palerme[779]. Don Ferrante de Gonzague y était alors vice-roi; Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou terza rima, intitulée la Pinta ou la Palermita, titres qui, selon son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte. L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de cinquante-trois ans.

[Note 777: ][(retour) ] Vers l'an 1533.

[Note 778: ][(retour) ] Sainte-Marie-de-la-Chambre.

[Note 779: ][(retour) ] Dans l'abbaye de Saint-Martin.

[Note 780: ][(retour) ] Santa Croce di Campese.

[Note 781: ][(retour) ] 9 décembre.