De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le nom de Merlin Coccajo qu'il se donna dans ce qu'il appela ses Macaroniques, est plus connu que celui de Teofilo Folengo. Ce genre de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de macaroni, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un auteur grave, Tomasini, assure que la Macaronée est une pièce de fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production hétéroclite le temps et la place que réclame l'Orlandino.
[Note 782: ][(retour) ] Mémoires de Nicéron, t. VIII.
[Note 783: ][(retour) ] Lorsque nous traiterons de la poésie latine.
Le Roland furieux avait paru depuis plus de dix ans pour la première fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna, dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse. Assez d'autres avaient pris pour leur héros Orlando; il prit Orlandino pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.
Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en chapitres (capitoli), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets ou terza rima. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don Ferrante qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut qu'il fasse de beaux vers[784]. Après un préambule d'une dizaine d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes, de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. Là, continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français, les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»
Magnanimo Signor, se in te le stelle
Spiran cotante grazie largamente,
Piovan piuttosto in me calde fritelle
Che seco i' possa ragionar col dente;
Dammi bere e mangiar, se voi più belle
Le rime mie, etc. (Cap. I, st. 1.)
Laqual (Italia) par che succomba
A simile canaglia sempre mai;
La causa ben direi, ma temo guai. (St. 14.)
Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le Morgante, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à Louis Pulci, son véritable auteur; le Mambriano de l'Aveugle de Ferrare; l'Orlando innamorato du Bojardo, et l'Orlando furioso de l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'Ancroja, l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux, selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant[786]. Il voudrait bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte Roland[787].
Che oprasser meglio il brando per la fede
Che 'l predicar a un popol che gia crede. (St. 30.)
Li quali, se oggi in cielo sono tanti
Non l'han già racquistato con denari,
Ma chi col predicare, e chi col brando,
Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando. (St. 31.)