Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso; Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de poésie.
Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important dans la littérature italienne; c'est l'Amadis de Bernardo Tasso, père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la Jérusalem délivrée; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a éclipsé celle du père, et si Bernardo n'eût pas eu de fils, c'est lui qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque, quoiqu'il désigne communément l'auteur de la Jérusalem, et non pas celui d'Amadis.
Bernardo Tasso[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel Tasso et de Catherine de' Tassi tous les deux issus de deux branches de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste Pio, de Bologne, grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes sœurs à pourvoir. Heureusement le chevalier Domenico Tasso, leur oncle[72], se chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça l'autre dans un couvent où elle fit ses vœux; l'évêque de Recanati[73], frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune Tasso, et l'entretint à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis, non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les princes.
[Note 70: ][(retour) ] Cette Notice est tirée principalement de la Vie de Bernardo Tasso, que l'abbé Serassi a mise au-devant de ses Rime, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du premier livre de la Vie de Torquato Tasso, par le même auteur, où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans la première.
[Note 71: ][(retour) ]: On a débité des fables sur la famille des Tassi. On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des Torriani, anciens seigneurs de Milan; le marquis Manso lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. Serassi, mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la vérité. Omodeo Tasso, première tige de cet arbre dressé dans le dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées, abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui, dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous Charles-Quint; et c'est d'un Lionardo Tasso de Bergame, petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des Taxis. Lionardo avait deux frères; ils formèrent trois branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur. Agostino Tasso, chef de cette branche, fut général des postes pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le père de Bernardo, laissa deux fils, dont l'aîné, Gian Jacopo Tasso, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique Villa de Zanga, à quelques lieues de cette ville. Gabriel, père de Bernardo, était fils d'un frère d'Agostino, général des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche; elle s'appauvrit encore, et Bernardo se trouva dans sa jeunesse entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un état voisin de la pauvreté.
[Note 72: ][(retour) ]: Fils d'Agostino Tasso, dont il est parlé dans la note précédente.
[Note 73: ][(retour) ] Monsignor Luigi Tasso.
Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement, dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous le nom allégorique du genièvre, Ginebro. Lorsqu'elle épousa le chevalier degli Obizzi, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le savoir par cœur.
[Note 74: ][(retour) ] Septembre 1520.
[Note 75: ][(retour) ] Poichè la parte men perfetta e bella, etc.