Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte. Enfin, le comte Guido Rangone, général de l'Église, ami et protecteur des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du consentement du comte Rangone, et même pour ses intérêts, fut ensuite attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la connaissance de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne, qui conçut dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de Sanseverino par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires, par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui plaire et d'amuser la princesse Isabelle Villamarina, son épouse, par des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.

[Note 76: ][(retour) ] Vers la fin de 1531.

Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant le siège de Tunis, où Sanseverino fut employé par Charles-Quint, et où il emmena le Tasse. Bernardo, aussi habile au métier des armes qu'à la conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon, célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses mœurs[80], était alors à Venise, que Bernardo en devint amoureux, qu'il s'en fit aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir l'appelait ailleurs. M. Corniani, en rétablissant ce fait[81], cite, pour le prouver, un dialogue de Speron Speroni, ami du Tasse, que ses autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font le sujet du dialogue[82].

[Note 77: ][(retour) ] Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats, l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.

[Note 78: ][(retour) ] 1537.

[Note 79: ][(retour) ] Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.

[Note 80: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.

[Note 81: ][(retour) ] I secoli della Letteratura italiana, t. V, p. 158 et 159.

[Note 82: ][(retour) ] C'est le premier de la première partie, t. I des Œuvres de Speron Speroni, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate. Et pour qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, Bernardo dit dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent quand il jouit de sa beauté. Ed ella (la ragione) altrettanto di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i sensi in godermi della vostra bellezza. (Ub. supr., p. 6.) Si le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. Niccolò Grazia, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de Brocardo à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce, qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. Grazia répond que Brocardo n'a point considéré la courtisane comme un être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas. Tale Saffo, ajoute-t-il, tale Corinna, tal fu colei onde Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser la quarta in tal numero e fra cotanto valore, etc. Tullie ne dit pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement sur l'amour. (Ibid., p. 27.)

Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir, elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et solide. Après son retour à Salerne, Sanseverino et Isabelle, satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le marièrent avantageusement. Il épousa Porzia de' Rossi qui joignait à la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à Sorrento, petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'Amadis, que le prince de Salerne, D. Francesco de Tolède, D. Louis d'Avila, et quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois enfants; le troisième fut ce Torquato Tasso que la nature doua d'un si grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre Sanseverino en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et ne revint à Sorrento que lorsque son fils était âgé de dix mois.