Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter. Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur chute. L'intention de se moquer de la Gigantea est bien sensible dans la Nanea; le chanoine Biscioni, dans sa vie du Lasca[824], y voit aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient des allusions aux circonstances du Lasca. Il y fait voir que les jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de déduire, je doute, malgré l'autorité de Magliabecchi, cité par Biscioni; et celle de Biscioni lui-même[825], que le poëme de la Nanea ait eu le Lasca pour auteur[826].

[Note 824: ][(retour) ] : Imprimée en tête des Rime de ce poëte, Florence, 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par Biscioni lui-même, et accompagnée de ses notes.

[Note 825: ][(retour) ] Ub. supr.

[Note 826: ][(retour) ] Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la Guerra de' Mostri, où il attaque ouvertement la Gigantea et l'académie, aurait-il dissimulé son nom dans la Nanea? Le titre de ce dernier poëme porte les quatre lettres initiales: di M. S. A. F. On n'a jamais pu les expliquer, Biscioni l'avoue. Il est probable que les deux dernières lettres signifient Academico Fiorentino. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de l'énigme. Quoi qu'il en soit, le Lasca n'avait aucun intérêt à déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.

Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme burlesque intitulé la Guerra de' Mostri, qui fait suite aux deux précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la Gigantea. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière, méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle le veut, il faut la satisfaire.»

[Note 827: ][(retour) ] Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547, l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois ont été réimprimés: La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra de' Mostri, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi que les trois poëmes imprimés séparément.

S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres. Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.

Ces trois petits poëmes et l'Orlandino furent donc les seuls que l'on puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.

NOTES AJOUTÉES.